L’ART DE L’ÉCHOUAGE

En poésie on ne récolte pas
Et l’on ne thésaurise

On sème sans raison
Dans un champ de mines
Nos métaphores vives

En poésie 
On ne s’autoproclame pas
Poète

On cherche hors de soi
Trobar se fait non sans hasard
En guettant nos amers
Sur l’horizon chimérique 1

En poésie on n’aime pas
Que la boue (soit) faite de nos pleurs 2
Ni plainte 
Ni moi noyé dans ses profondeurs

Mais l’art de l’échouage
Sur le rivage des rêves éveillés
Par les poèmes du Monde Entier

1 Jean de la Ville de Mirmont 2 Charles Baudelaire



l’art de l’échouage : une voix sans personne

LE POÈME ET LE BRUIT


…entendant une rime (…) on sent deux systèmes qui se superposent,
l’un de pensée, l’autre de métrique.

Marcel Proust


Trop de bruit, nuit
Au poème discret,
Murmuré, suggéré.

Écrit à l’écoute
D’un monde
Des Écritures
Qui se rétrécit

La parole qui bruit
Envahit tout l’espace
Babélise ce public idiot
Des télévisions
Qui diffusent en continu

Ce poème sans bruit
Méditation, esquisse,
Je le pose ici
Et je m’éclipse…

L’ART DU POÈME



Tout ce qu’il peut y avoir dans un poème, la mort et la vie, l’envers et l’endroit.
Georges Perros

L’art du poème
L’art de transmettre
L’amour des mots
À tout vivant
Trop préoccupé à composer
Son bouquet de maux

L’art du ni trop
Ni peu 1
Ni trop de larmes
Ni peu d’émotion

L’art de l’énergie
Du (dés)espoir
Quand sur mon poème
La mort n’y mord 2


1 et 2 Devises de Jean et de son fils Clément Marot


RÉMINISCENCES ANTICIPÉES

Les mots en guise de titres
je les choisis après coup

Après que de coups de dés
en coups de dés
les mots abolissent ma page

Elle est bleue ce matin
Et j’y fais des sauts de carpe

Je m’y prélasse aussi 
Quand le poisson doré
prend la forme d’un oiseau lyre

Celui d’un poème de paroles
que l’on avait composé
avec nos petits caractères en plomb
sur la presse de l’instituteur Freinet

Son titre tintinnabulant 
Nous avait excités
Mais je l’ai oublié


le titre est proustien




	

VISAGE N’EST PAS FIGURE

« Comme pour le mot visage qu’il substituait au mot figure et à qui il ajoutait un grand nombre de v, d’s, de g, qui semblaient tous exploser de sa main ouverte à ces moments. » Marcel Proust


Je l’écris ce poème comme on plante des clous
Pan pan pan pan 
Un pan de ce petit mur jaune
Devant lequel Bergotte cane
(en visitant Ver Meer)

Je l’écris sans scrupule
Au fil d’une plume obscure
(ou mordorée j’hésite)
Fractionnée en tout cas
Devant ce monde imaginé
Dont le personnage fait langage

Lents gages (vous aviez compris)
Qui semblent exploser
De la main ouverte
Sur les lettres et les sons
(comme Bergotte-Proust l’écrit quelque part)

Quelque part à présent
Ce poème qui n’en est pas un
Est fini 
N.I. N.I.

Notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs Marcel PROUST