MAI 68 JOYEUX PAVÉS LES MAINS PLEINES DE SABLE





Il y avait des C.A. Comités d’Action

Où la parole libre circulait

Mais personne ne devait le faire

au nom d’un groupe déjà constitué 

Ceci pour éviter

les pêcheurs à la ligne des groupusculaires





Car en effet il y avait ces putains de militants

connaissant sur le bout de la langue

(de bois et de rhétorique)

les écrits de Marx de Lénine

d’Althusser et consort

Ils ne venaient dans les Assemblées

Que pour repérer et capturer

Ceux et celles qu’ils jugeaient indécis et paumés





Il y avait de grands tableaux blancs

Sur lesquels chacun.e était invité.e

À écrire avec des feutres de toutes les couleurs

Ce qui le questionnait ce qui l’énervait

Ce qu’il n’arrivait pas à dire de vive voix

Et qu’il aurait voulu bien partager





Il y avait des marxistes qui se déchiraient

et se divisaient en plusieurs chapelles

Et puis les marxistes tendance Groucho

la fine fleur des Inorganisé.e.s





Il y avait quoi qu’on dise de l’échec de Mai 68

les germes des luttes et avancées futures

du MLAC et du MLF

(Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception

Mouvement de Libération des Femmes)





Il y avait l’amour des différences

On laissait chacun s’approprier ou rejeter

les idées qui circulaient

à son rythme





Il y avait les pavés

Que l’on se passait  joyeux

Les mains pleines de sable


	

MAI 68 MANDARINS ET MANDARINES





Il y avait des tracts qu’on se mettait à réécrire

en les distribuant

et des bombages permanents sur les murs et murailles :

LA VIE VITE…





Il y avait une vitrine de galerie de peinture

où on pouvait lire ENTREZ LIBRE





Il y avait des braderies de troc uniquement

(le pognon n’avait pas droit de circulation)





Il y avait ni auto ni boulot ni flics dans les rues

en dehors des manifs

si bien qu’on y faisait des groupes de discussion sur la vie

jusqu’à des heures de nuit pas possibles





Il y avait des nanas

avec des chaussettes blanches jusqu’aux genoux

et des mini-jupes ras le cul

sur lesquelles on pouvait lire :

L’INDÉCENCE N’EST PAS DANS LA TENUE

MAIS DANS LE REGARD





Il y avait parmi les livres de Maspéro

qui circulaient entre nous

et dont on causait sans fin

Libres enfants de Summerhil





Il y avait Mouna Aguigui

Qui passait sur sa bécane

En proclamant ses inévidences

Qui faisaient rire le chaland

Y a des écoles pour apprendre à conduire des bagnoles

Y a pas d’école pour apprendre les mômes à conduire leur vie





Il y avait des A.G. pour changer le monde

Et des A.G. magiques

Où les mandarins étaient changés en mandarines






	

ET DE JEAN TARDIEU LA MÔME NÉANT





Les violons de l’automne de Verlaine

Les roses cueillies par Ronsard

La corde des pendus de François Villon

Et de Jean Tardieu la môme Néant





La peinture à l’ahouile de Boby Lapointe (fine)

La sardane de Charles Trénet

Le père Ubu d’Alfred Jarry

Et de Jean Tardieu la môme Néant





La passante de Baudelaire

Le cornet à dés de Max Jacob

La négresse blonde de Fourest

Et de Jean Tardieu la môme Néant





Les escargots à l’enterrement d’une feuille

écrite par Jacques Prévert

Les Alyscamps de Paul-Jean Toulet

Le hareng saur de Charles Cros

Et de Tardieu la môme Néant





La langue verte de Géo Norge

Les cerfs-volants de Romain Gary

La pipe en majesté de Magritte

Et de Tardieu la môme Néant





Le coquelicot chanté par Mouloudji

La cage aux oiseaux de Perret

Les Marquises de Jacques Brel

Et la môme Néant de Monsieur Jean





Le piano du pauvre de Ferré

Le petit Liré de Du Bellay

L’autobus S à une heure d’affluence

de Raymond la Science

La môme Néant de Jean Tardieu

qui en fin de « conte » A’xiste pas





Le petit cheval dans le mauvais temps de Paul Fort

Les amours jaunes de Tristan Corbière

Les cœurs purs de Jean-Roger Caussimon

Et de Tardieu la môme Néant





Les ardoises du toit de Reverdy

Le cageot de Francis Ponge

Le gorille de Tonton Georges

Poursuivant le vieille décrépite

le juge en bois brut

Et la môme Néant





Le transsibérien de Blaise Cendrars

Le pont Mirabeau de Guillaume Apollina ire

L’écume des jours de Boris Vian

Et de Tardieu la môme Néant





Papiers collés de Georges Perros

Temps retrouvé de Marcel Proust

Le blason : LA MORT N’Y MORD

de Clément Marot

Et la môme Néant





Les Bouffes du Nord de Peter Brook

Le Livre de sable de Borges

Le nocturne indien d’Antonio Tabucchi

Et de Jean Tardieu la môme Néant





L’arc et la lyre d’Octavio Paz

Le livre de l’intranquillité de Pessoa

La vie mode d’emploi de Georges Perec

La môme Néant de monsieur Jean





Les villes invisibles de Calvino

La plaisanterie de Milan Kundera

La vie dans les plis d’Henri Michaux

La môme Néant de Jean Tardieu





À quoi qu’a pense

À pense à rien

A’xiste pas


	

ET VOUS COMMENT VOUS DÉBROUILLEZ-VOUS AVEC MAI 68 ?

« Que tu sois environné par le chant d’une lampe ou par la voix de la tempête, par le souffle du soir ou le gémissement de la mer, toujours veille derrière toi une vaste mélodie, tissée de mille voix, où de temps à autre seulement ton solo trouve place. »
Rainer Maria Rilke





Avec Mai 68 je me débrouille comme je peux…

manière de parler sur un sujet des plus embrouillés

et qui risque, si l’on n’y prend garde, un jour de disparaître

Ou bien, encore pis, d’être confondu avec les révoltes culturelles

de Civilisations Autres que celle mise en branle

par les Éblouis de la Sorbonne et les Affichistes des Beauzarts





Avec Mai 68 dont les papiers collés ornèrent les murs symboliques

d’une muraille de Chine serpentant autour du Quartier Latin

Hybridations de signes en rouge et noir qui affolèrent les bêtes à cornes

Cours cours camarade le vieux monde est derrière toi

Et les mandarins et mandarines de Nanterre

C’est la faute à Voltaire C’est la faute à Bendit





Avec Mai 68 le Corps Social tel un géant de Rabelais

envahit le Grand Bazar et se dresse écrivant,

écrivain collectif d’un corpus pulvérisant les vieilles lunes

de l’Odéon du Panthéon de l’Académie des vieillards

du Temps proustien momifié





Avec Mai 68 je me retrouve raturant au stylo bic

les pages de littérature imprimées à Saint Germain d’Après

avec l’éponge qui enlève la poussière du tableau noir

pour le rendre apte à accueillir les paroles

dictées une à une par les participant.e.s

des Comités D’Action, dans une cour d’école,

un coin de rue, la cantine d’une usine occupée…





En ces lieux imprévus où fleurit ce texte collectif,

magnifique, moqueur, moteur d’une voix anonyme,

ouvrant de temps en temps, cette voie individuelle,

où depuis Mai 68, nos solos  trouvent  place…


	

LES CHEMINS QUI RECULENT VERS LE FUTUR

Agenda 10 au 16 mai 2021

Lundi 10/05/2021

Chardonneret, cardelino en provençal, petit oiseau bariolé du chardon épineux. Plusieurs tableaux montrent l’enfant Jésus près de sa mère vierge, le tenant au bout d’un fil, en jouant. J’apprends que dans un passage du texte biblique c’est un chardonneret qui ôte les épines au front du crucifié. Il est midi chardonneret, le séneçon est là qui brille, attarde-toi va sans danger, l’homme est rentré chez sa famille. Qui plus qu’un lézard amoureux, peut dire les secrets terrestres, ô léger gentil roi des cieux, que n’as-tu ton nid dans ma pierre.   René Char (Complainte du lézard amoureux)

Mardi 11/05/2021

Curiosité. J’ai découvert hier Martine Storti, grande fervente à bonne distance (une rareté) de Mai 68, qui faisait sa philo à la Sorbonne à l’époque des événements et dont j’ai commandé hier 2 de ses livres sur le sujet*. Puis, (c’est la curiosité), le soir regardant un docu sur le 10 mai 81, j’apprends que la même dame était dans la voiture de Mitterrand (avec Danièle et sa sœur), revenant après la victoire de Château-Chinon sur Paris.

* « 32 jours en Mai », « Un chagrin politique : de mai 68 aux années80. »

Mercredi 12/05/2021

Je parle au papier avec un stylo violet

L’écriture en effet m’en fait voir de toutes les couleurs

Je parle aussi dans ma tête confusément les yeux fermés

Je parle souvent sans parler

Jeudi 13/05/2021

Rêve au réveil. Je conduisais je voyais des gens dans une petite ville. J’allais sur la gauche vers un lieu ombragé par une cathédrale. Je devais m’arrêter pour cassecroûter. Mais je m’apercevais que je devais revenir en arrière pour rejoindre ceux et celles qui m’attendaient. C’était la cata.

Vendredi 14/05/2021

Soit. Je revois soudain l’annotation fétiche dans la marge de mes devoirs de philo en terminale. Soit. À vrai dire c’est le seul prof éveilleur de mes années d’école normale d’instituteur. Sa leçon commençait toujours par une question écrite au tableau vert avec une craie qu’il faisait sonner.  Il attendait alors nos premières réactions dont il remplissait le tableau. Ensuite il fallait trier et s’orienter dans le maquis de la philosophie.

Samedi 15/05/2021

Si vous cueillez du thym dans une prairie, ne le faites pas votre smartphone à la main, car à la fin, grisé par votre bouquet, vous risquez d’oublier sur le champ votre mobile.

Dimanche 16/05/2021

Caminante no hay camino, se hace camino al andar. Je me suis essayé bien des fois à traduire cet aphorisme d’Antonio Machado, sans vraiment y arriver. Et puis ce matin je reprends autrement le problème. Je m’abreuve à la source. Il s’agit d’une longue suite intitulée Proverbio y Cantares, composée de LIII (53) fragments. Camino culebrero, m’aurait dit mon ami Felix, le docteur des llaneros vénézuéliens, avec qui je parcourais joyeux les chemins qui reculent vers le futur de notre foutue civilisation. Mais ceci est  une autre histoire. Le chemin, toi qui par miracle me lit, ce sont tes traces…et rien de plus.