DIX BOUGIES SOUFFLÉES SUR LE JOURNAL INTIME DE LA DERNIÈRE BONAPARTE





PREMIÈRES IMPRESSIONS ET PREMIERS ÉMOIS

Alors, tels aussi les peuples exaltant en épopée les humbles débuts de leur histoire,

je me serais servie des universels symboles de l’humanité,

pour chanter mes premières impressions et mes premiers émois.

Marie Bonaparte (1882-1962)





NOTE

            Retrouver dans un grenier, un cahier noir écrit par une enfant d’une dizaine d’années, il y a bien plus d’un siècle, n’est ni banal, ni indifférent. Surtout si ce qui est révélé, se lit dans une langue où se mêlent les événements quotidiens, les élans instectuels (sic) fortement contrariés, voire brisés, les rêves cauchemardesques rapportés, mais aussi les sublimations et l’amour de la vie d’une fillette orpheline, dès sa naissance, de sa mère, se confiant par l’intermédiaire d’une plume et d’un encrier, sur une page quadrillée, mais toujours en cachette, de sa terrible grand-mère paternelle.

            Ce qui suit est la retranscription, sans correction aucune, de trois de ces pages.   

JJ Dorio





                                                           Saint-Cloud 2 juillet 1892

                                               Mon Cher Journal,

                   Pour mes dix ans aujourd’hui, je n’ai eu personne à qui vraiment parler.  Aussi c’est à toi, que je vais, enfin seule, pouvoir me confier. 

                   Écrire à la main sur ton petit carré de papier quadrillé me fait toujours du bien. Avec mes plumes d’acier que je chauffe à blanc à l’aide d’une allumette et qui refroidissent ensuite dans l’encrier avec un bref sifflement.

                   J’écris ceci dans le plus grand secret, profitant de l’heure qui m’est octroyée avant de me coucher. Je devrais alors, si je les écoutais, m’adonner à la lecture des livres permis et à mes prières surannées. Mais, tu le sais, sous les livres, tu apparais, et c’est à toi que je raconte mes journées.

              Aujourd’hui ma nounou Claire est venue me tirer de mon sommeil à sept         heures. Comme chaque matin elle m’a servi la phrase rituelle : 

                   – Avez-vous fait de beaux rêves Princesse ?

                   – De magnifiques Nounou Claire.

         C’était pur mensonge, car tu le sais, mon cher journal, depuis quelque temps je fais un affreux cauchemar à répétition. Un oiseau grand, lourd, à tête jaune de cheval, entre dans ma chambre, en soufflant et haletant et se met à crier :

                    – Disparaissez, disparaissez de ma vue où je mange tout ce que j’aperçois, je picore et déchiquette, écartèle et démantèle. Je nourris de chair fraîche mes enfants !

                   Je me réveille horrifiée. Et me cache entièrement sous mes couvertures dans le lit, jusqu’au moment où, la respiration me manquant, je suis obligée de          réapparaître à l’air libre. Alors, le corps recroquevillé, je chuchote et balbutie, en  répétant :

– Non, non, non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai. Tu n’es qu’un sale Corvidé ! Corvidé ! Corvidé !

                   C’est l’espèce de nom qui me vient depuis quelques nuits. Un nom-poignard pour éloigner et lacérer ce monstre. Une manière de m’encourager à gagner cette bataille nocturne.

                   Bon. J’arrête là ces horreurs et je te parle de l’après-déjeuner.   

              –  Avez-vous bien déjeuné Princesse ?

– Oh oui Nounou Claire, ces nouveaux biscuits sont un délice et un amusement, avec leur corps aux quatre oreilles et leur ventre doré qui fond dans la bouche avec le petit « Lu ».

– Fort bien. Maintenant la sonnette nous indique que vos institutrices vous attendent dans le salon Ligeia.

         Aujourd’hui j’ai commencé par la séance d’Allemand avec Gretchen Holinneck, dont les cheveux pommadés sont un peu dégoûtants. Mais les contes de Grimm qu’elle m’apprend me font rire et pleurer à la fois :

                                      Grigno, grigno, grignoton,

                                      Qui grignote ma maison ?

         Ensuite, poursuivant la ronde des leçons, Madeleine Lemaire qui m’enseigne le dessin et les couleurs, m’a demandé d’observer avec attention le massif de roses du jardin, puis un instant après de choisir trois roses, de la plus claire à la plus sombre.

         J’ai longtemps hésité, tant son désir paraissait impossible à satisfaire. Puis je me suis laissé guider par mes narines qui ont choisi trois parfums correspondant à trois fruits : pêche, abricot et cédrat.

         À partir de cet instant nous avons cherché les couleurs qui correspondaient le mieux à celles des trois roses. Madame Lemaire très sérieuse, portait un pince-nez retenu par un fil qui passait sur son oreille gauche.

         Quand nous eûmes fini de pastisser, la matinée était avancée. C’est alors qu’est apparu Bonne-Maman; avec ce faux sourire enjôleur que je déteste. La vieille Mère-Grand était accompagnée d’un drôle de monsieur barbu et remuant qui transportait une grande boîte sur pieds.

– Monsieur Blondelet, a dit Bonne-Maman en me désignant, voilà Mimi. Vous allez faire d’elle le plus bel autochrome de petite fille jamais réalisé. Nounou Claire est à votre disposition pour l’habiller de couleurs à votre convenance.

         Quelques instants après j’étais parée comme une poupée : chapeau haut comme une cloche, tunique bleue, chemisier blanc et jupe parme, avec des guêtres mettant en valeur mes deux jolis petons.

Le tout dans un décor rapporté de la Corse familiale : muret de pierres grossières et ce pied d’olivier millénaire sur lequel je m’adossai.

         – Ne bougez plus, l’oiseau va sortir, a dit l’autochromiste derrière sa   chambre en bois.

         Je me suis tenue droite, l’air décidé, mes lèvres fines allongées mais sans sourire; ce n’était pas d’un gibbon dont on tirait le portrait, mais d’une petite fille dont l’arrière-grand-père était un frère de Napoléon.

         Pour la seconde pose, on planta une rose sur le vieux tronc d’arbre. 

         À la fin de la séance Bonne-Maman m’a félicité pour ma patience et m’a promis une épreuve, une photo coloriée. Je la glisserai, cher Journal, à la page d’aujourd’hui, que je finis là de peur que Nounou me surprenne.

nb. le postscriptum, a été effacé.

COMMENT J’AI QUITTÉ LE DIVAN : deux lettres d’un zèbre à la sortie de son analyse

Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça…

                                            Georges Pérec (La vie mode d’emploi)               





       

         Oui…mais non. Ce n’est pas ainsi, que ça va commencer.

C’était pourtant, semblait-il, réglé à l’avance, comme sur du papier musique.

            Mais voilà, les trois à quatre feuillets, sous forme de lettre, qui devaient rendre compte de cette expérience unique, ont été commencés, entamés, raturés…et tous jetés au panier.

            Ce n’était pourtant pas la mer à boire, il fallait juste essayer de faire remonter à la surface des pages quelques mots, de laisser traces d’un espace, toujours le même, où l’on avait été prié, invité, sollicité, de parler « comme ça venait » :

            – Tout ce qui vous passe par la tête, avait dit l’analyste.

            Oui…mais non. Cette lettre qu’il fallait écrire, pour rendre le conte audible, s’enlisait dans l’hiver des précautions oratoires, dans « lebuisson de questions », où, a dit un poète, nul oiseau ne peut faire entendre son chant.

            Et d’abord, et surtout, les destinataires de la lettre s’évanouissaient les uns après les autres.

            Ma chère Alice, Mon cher Jean, Très honoré professeur, Très chère dormeuse… toutes ces formules d’appel et de reconnaissance ne pesaient pas lourd et la glace n’arrivait toujours pas à se rompre.

            Le dégel des paroles, cette hache de Kafka qui doit « briser en nous la mer gelée », se manifesta pourtant, de la manière la plus inattendue et triviale, un jour que notre homme mangeait des gnocchis chez Riri, le restaurateur du coin. Voilà que c’était venu, sur un coin de table, sur une nappe de papier. V.  était resté jusqu’au soir,  remplissant quatre nappes d’écriture et un cendrier de gitanes papier maïs.

            Puis, retour rue Linné, au fond de la cour, repas avec Marguerite, repos sur le divan en écoutant « Tomorrow is the question » de Coltrane/Don Cherry…et le reste.

            Enfin, autour de minuit, V. assis à son immense bureau, lardé de coup de plumes sergent-major, avait commencé le tapuscrit des quatre lettres promises.

            Quand il rangea sa vieille Hermès Azertyuiop, l’aube d’été aux doigts roses illuminait sa rue et le jardin des plantes attenant.

                                                           Paris, café de la Marine, le 7 juillet 1977

            Ma chère Alice,

                        Je t’ai promis de t’envoyer un mot quand je serais sorti du labyrinthe de l’analyse. Voilà, c’est chose faite. J’émerge, j’existe, j’en sors.

                        Mais pour y parvenir, tu t’en doutes, ça n’a pas été toujours folichon. Enfin, j’ai parlé tout azimut et j’ai gardé le silence, j’ai rouvert les plaies mal cicatrisées, je suis monté au trapèze, sans avoir la moindre idée de la manière de redescendre, jusqu’au jour où j’ai entendu, avec surprise, mon bredouillement se changer en une voix étrange qui me disait le fin mot de l’histoire.

                        Ce jour-là je raturai divan pour le remplacer par divin.

            Et maintenant je repose en paix.

                                                    Je t’embrasse Alice.

                                                              Valentin

PS 1   En relisant certains exercices oulipiens que nous avions faits en commun au Moulin de Jézeau (Hautes Pyrénées), j’ai retrouvé ce délicieux distique écrit par notre amie Jacqueline et qui te va comme un gant :                                                                       

                                                 « Assise dans cet immense

                                                    Jardin du temps suspendu »

J. Saint-Jean

PS2 « Les éléphants sont généralement dessinés plus petits que nature, mais une puce toujours plus grande. »

                                                             Jonathan Swift         

                                                         (Pensée sur divers sujets)

PS3 Je me souviens des choses faites en commun : la préparation d’un bortsch pour nos trente ans, la répétition à chacune de nos rencontres de ce vers jubilatoire : « Soyez russe, borusse, anglais, autrichien, »l’achat d’un borsalino aux puces de Saint-Ouen, les promenades enfantines  au Parc Montsouris. 

                                               Paris 7 juillet 1977

                                                     assis sur un banc du parc Montsouris

                        Mon cher Jean,

            C’était quand déjà ? Cette question réitérée, suscite tu le sais, chaque fois que nous nous rencontrons maintes plaisanteries – et jamais les mêmes. Mais cette fois, ce n’est pas pour rire; il y a une réponse : c’était, réellement, du 1° mai 1971 au 18 juin 1975.

            Quatre ans pour rêvasser sur un divan, en regardant les moulures et les fissures du plafond, allongé, la tête, sur un mouchoir blanc, en ouest-nord-ouest, les pieds en est-sud-est.

            Quatre ans dans ce lieu clos, hors temps, scandé par les séances rituelles, scrupuleusement notées sur mon agenda d’un grand S., que je faisais suivre, après coup, d’une épithète plus ou moins dérisoire : merdouilleuse, cafouilleuse, nostalgieuse, filandreuse, mais aussi, quelquefois, chic, bath, mastoc, rococo.

            Mais allons droit au but : tu m’as demandé « un retour d’expérience », mais sous l’angle de la ruse, comme si, telle la déesse Métis, j’écrivais accroupi sous le siège de Zeus.

            Un rude défi, tu en conviendras. Essayant toutefois de ne pas trop te décevoir, je me suis souvenu de ces séances où, pour conjurer le silence, je m’étais inventé un clown intérieur qui jonglait avec ses phantasmes, papa-maman, zizi-panpan, ses chiasmes et ses manières de contourner l’obstacle.

            Comme l’Autre, assis derrière moi sur son fauteuil, se faisait oublier, la plupart du temps, au lieu de faire machine arrière, d’actionner la navette du refoulé d’antan, comme il était convenu, je me mettais à vaticiner, changeant de registre, de voix, de débit. Des gamineries, rappelant nos rêveries d’anticipation par l’attrait du narquois, du paradoxal, du stravagant.

            Ainsi ai-je le plaisir de joindre à la présente ces quelques improvisations hors propos freudien, que je recopiais sur sainte Azertyuiop, en revenant des séances de sublimation.

            Et peut-être, somme toute, ce furent ces exercices cachés qui hâtèrent l’ultime révélation.

            Mais chut! Aucun ressac ne navre encore ces aurores.

                                   Je te serre la pince de nos Causes Communes.

                                                           Valène

PS1 Tu peux tituler mes vaticinations : le lieu d’une ruse.

PS3 Aphorisme : « athée récent, échangerait bon dieu vivant, contre bon vieux divan. » DAC

PS2 Exergue : « le génie c’est l’erreur dans le système. » KLEE

            NB   Les lettres au  Très cher professeur et à la Très chère dormeuse, sont pour l’instant introuvables. Avis de recherche aux amateurs qui aiment fouiner dans les cabinets particuliers.

            Les citations ainsi marquées sont de Georges Pérec : la citation est donc le lieu (au sens plus rhétorique que spatial) élémentaire de l’improvisation, le chemin ou, au moins, le relais nécessaire de toute invention.

JJ Dorio

LECTURES :

Georges Pérec : Les lieux d’une ruse (Cause Commune 1997); et tout le reste.

David Bellos : Pérec « une vie dans les mots. »

Jean Duvignaud: Pérec ou « la cicatrice. »

CHAPEAU BAS





Les comédiens sont les masques et les exécutants de l’auteur.

L’auteur d’une pièce de théâtre est bien à la fois tous ses personnages, mais à la représentation il ne paraît pas sur la scène, il est caché dans la salle parmi les spectateurs.

Et, d’après moi, il ne devrait pas se montrer à la fin de la première représentation; il devrait y avoir un acteur qui le fasse à sa place.

Ça serait plus parfait pour l’unité de la chose.

Octave Manonni

(Fictions Freudiennes)

1978





         La veille de la première représentation, il y avait eu un incident. Un de ces incidents dérisoires mais qui laisse mal augurer du succès de la pièce en jeu.

         L’acteur Lacour, comme s’il confondait son rôle avec sa personne, refusait soudain d’obéir à l’une des dernières indications scéniques.

         En dénouant la ficelle qui maintenait son pantalon, celui-ci, beaucoup trop large, devait tomber sur ses chevilles.

         -Vous me voyez en caleçon sous les quolibets des spectateurs? protestait Lacour.

         Rien n’y fit. On dut aller à la recherche de l’auteur pour tenter de dénouer l’affaire.

         Il se faisait appeler Murphy. Auteur de fictions sans succès, il vivait de traductions et de quelques cours à l’école Berlitz. Ses passe-temps étaient invariablement la lecture, les traces quotidiennes d’écriture – ses fouillis de signes – et  ses sorties, avec deux ou trois amis,  pour aller boire du whisky irlandais, du vin de Roussillon et autres liquides à beuveries contrôlées.

         Changeant de registre d’écriture, il avait longuement médité, puis écrit en une nuit cette pièce de théâtre dont personne n’avait Rien à faire.C’étaient les premiers mots prononcés sur la scène par un personnage qui s’acharnait, ahanant, à enlever une de ses baskets, sans succès.

         Un soir cependant, la pièce avait trouvé chaussure à son pied.

Une femme grande, entre deux âges et vêtue de blanc, était venu apporter le manuscrit au petit théâtre de Babel, près de Montparnasse : – Monsieur Murphy me prie de vous dire que tout est écrit : le moindre geste, les habits et les chapeaux, le décor et ses lumières. Et pour l’essentiel, les mots comme des pierres, placées sur les chemins des phrases qui forment avec les nombreuses indications de Silence, l’architecture de la pièce.

-Et pour notre jeu ? avait demandé Blain, le metteur en scène.

-Dire, redire, répéter, soliloquer, dialoguer, faire silence et patauger. À ces conditions, chacun trouvera son interprétation, son rythme, sa voix de comédien, celle qui forcément doit le surprendre.

-Et pour le titre? avait encore demandé Blain.

-Vous l’aurez quand vous aurez mis la pièce à l’affiche d’un théâtre.

         Avant qu’elle disparaisse, cependant, la mystérieuse femme avait laissé au théâtre une adresse pour joindre Murphy, en cas d’urgente nécessité. Les questions devaient être précises; l’auteur répondrait alors par pneumatique.

         On mit donc la pièce en répétition, comme un tonneau en perce. Mais le jet partait de tous les côtés, comme les amorces d’histoires de cette pièce qui s’en allaient à hue et à dia. Pour s’y retrouver, les comédiens se firent donc les exécutants de l’auteur, sans réfléchir le moins du monde à ce qu’ils disaient. On disait, redisait, répétait, soliloquait, monologuait, on faisait silence et l’on pataugeait.

         Ces divers régimes d’activité théâtrale, produisirent à la longue chez les acteurs un rire inextinguible. Ces histoires minables et ces gestes de pugilistes sans bras, c’était trop pour un seul homme; ils étaient heureusement deux et à force de pathétiques clowneries, ils en riaient.

         Mais toujours après coup. La Scène c’était du sérieux.

         À la fin des fins, Blain, le régisseur, obtint une salle et une semaine de spectacle. Les spectateurs allaient prendre de sacrés coups de pieds dans les tibias. On verrait bien s’ils s’en iraient penauds ou s’ils avaient de la réplique, eux aussi.

         Et voilà que la veille de la première représentation Lacour ne voulait pas dénouer la corde qui lui servait de ceinture.

         Ce fut un pneumatique, le mode de communication convenu, en cas d’urgente nécessité, qui rétablit la confiance de l’acteur.

         L’auteur rappelait les dernières répliques de la pièce :

V- Relève ton pantalon.

E.  – Que j’enlève mon pantalon?

V.  – RE-lève ton pantalon.

 E. – C’est vrai.

        Il relève son pantalon. Silence.

         Et l’auteur, bon prince, ajoutait cette phrase manuscrite pour l’acteur hésitant et perplexe :

                        Rien n’est plus grotesque que le tragique.   

         Lacour se fit, alors, une raison et l’on put passer, du plateau des répétitions à la scène entourée de spectateurs, côté cour et côté jardin.

         La paire d’acteurs jetait sur eux comme un filet d’angoisse et de burlesque. Et c’étaient mailles à déchirer ou à partir. Beaucoup avaient la tentation de s’en aller, de se tirer, tant les irritaient ces carottes qui se métamorphosaient en navets ou l’essence du bois sur lequel on avait cloué Dieu.

         Et puis, quand même, une certaine habitude aidant, la pièce tint, résista, se déploya sans trop de heurts; du moins pour ce premier soir. Paraphrasant Lucrèce, on pouvait, malgré tout, se dire : « Il est doux de se trouver dans son fauteuil, pendant que les vents contraires tourmentent ces malheureux, devant nous sur scène ».

         À la fin, lorsque le pantalon tomba, personne ne rit, personne ne moufta. Puis, on applaudit, on s’enthousiasma, on aurait même bissé, si l’on avait été au music-hall.

         Mais ce que spectateurs et acteurs ignoraient, c’était la présence de l’auteur dans la salle. Venu en catimini, caché au dernier rang de la salle, il n’en perdait pas une. Il connaissait, en effet, « sa pièce » par cœur.

         Il fut touché par l’aura qui se dégageait des acteurs mais, effrayé par les bravos, il disparut aussitôt.

         Le lendemain de la première représentation, Blain le régisseur, recevait à midi précis, un pneumatique libellé ainsi :

           Chapeau bas !

JJ Dorio

lectures :

Samuel Beckett «En attendant Godot » 1952

Geneviève Serreau « Histoire du nouveau théâtre » 1966

Anne Atik   « Comment c’était » 2003

RUMEURS DE PLAGE

écrit sur la plage
Rien de facile, et pourtant écrit dans ce paysage sans limites,
la plage, avec l'aide de la rumeur de la mer et le cri des enfants,
ivres de liberté.
Si une hirondelle de mer, une sterne au vol étourdi, passe et se
mêle à la polyphonie, à ciel ouvert, c'est un moment heureux,
avec ce monde-là qui se révèle à qui veut bien l'écouter.
Naturellement, il faut pour en jouir, avoir dit Non, résolument, 
aux pratiques que l'on voit proliférer autour de soi :
mots croisés, mot fléchés, et des plus grands maux, cette cap-
tation, l'œil rivé, un doigt glissant sur le portable, l'insupportable, 
comme l'avait baptisé à son apparition, mon ami ethnologue.
Cependant, lire "poètes et prosateurs", comme on disait jadis,
mais à petites doses, et en levant les yeux, ajoute au plaisir, 
et peut aussi le contrarier quelque peu...
Rien de facile, mais en attendant, nager insolemment, et oublier
nos infinis...
Un dictionnaire à part moi
17/08/2020