ON PEUT TOUJOURS RÊVER

lecture à haute voix d’un rêveur qui s’efforce de rester éveillé

On peut toujours rêver sur les rives de la mer noire sur les pages blanches d’un certain Monsieur Plume sur les rêves éveillés d’un autre que soi qui aurait pour nom Ovide ou Michaux

On peut toujours faire abondance d’images orageuses de propos de tavernes et de chercheurs d’étoiles qui peignent les comètes

On peut faire d’écriture mouvement et méditation sur le monde sans fin sur la langue que tel un fourmilier du grand llano l’on déplie sur le soi dont l’assise est à réinventer

On peut toujours faire l’écart de côté d’un haïku débridé être grenouille libellule papillon qui rêve de Tchouang Tseu faire plouf comme dans la cour d’une école où l’on jouait aux barres à la marelle et à passez pompom les carillons

On peut toujours ouvrir les portes ou les fermer être cette persona non grata dans la cité du poison des publicités

On peut toujours rêver avec Métis la Ruse avec Mathis et Alice les enfants de nos filles qui furent elles aussi enfants avant que d’être mères

On peut toujours se baigner dans les prophéties d’un vieil héros de l’Odyssée qu’aucun prétendant n’apprécie

On peut toujours boucler cette correspondance d’un autre âge en évoquant l’enfance de l’Art et les tables tournantes de personnages de romans qui alimentent nos belles rêveries

1° juillet 2022

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TOUS NOS TEXTES RESTENT INACHEVÉS comme nos vies 38, 39, 40





trente-huit

C’EST VRAIMENT ÇA LE HIC, devenir cette personne dont on ne sait plus grand-chose, même pas le nom qui s’efface un peu plus chaque nuit à partir d’un certain âge. (D’où le chapelet de pseudos (hétéronymes) qui abondent chez les auteurs de littérature.)

(Nerval, Lautréamont, Saint-John Perse, Perec : chassez l’intrus.)

Ainsi me voilà luttant en grand secret et à contre-courant dans ma barque démâtée,  dans le clair-obscur de l’aurore, éclairé par la toile inaugurale de Monnet : impression soleil levant.

Je m’éloigne des choses et des événements, mais sans me précipiter, sans m’abandonner à cette fuite en avant, qui nous conduit au bord d’une falaise « d’êtres-en-tas ». (Il fallait oser la faire celle-là, citation mêlant Jean Sol Partre et Guy des Deux-Bords.)

E la nave va.





trente-neuf

ENTRE DEUX SOMMES – c’est toujours cette histoire des nuits où je ne dors que par intermittence-

je poursuis mes correspondances secrètes avec les auteur.e.s du monde entier. Cette nuit c’est, sans l’intermédiaire d’une traduction, la lecture de ce romancier complètement chiflado, (fou), qui cultive l’art de disparaître dans des pages sans fin, d’un individualisme implacable : silencio, exilio y astucia. Silence, exil et ruse (astuce).

Dans mon énième somme, le troisième si j’ai bien compté, j’ai rêvé de New York. Je passais en vélo, devant les tours jumelles enterrées, et j’entendais Dieu me dire : “Mira, guardo silencio porque no me gusta alardear de haber creado el mundo.” (Écoute, je reste silencieux parce que je n’aime pas me vanter d’avoir créé le monde.)

citation Enrique Vila-Matas (Esta bruma insensata)





quarante

TOUTES NOS PHRASES INCOMPLÈTES ressemblent à la vie, qui, en fin de compte (et de conte), n’est jamais à la hauteur de nos espérances. Je me suis endormi sur cette phrase, mais une heure après, je suis réveillé par le rêve brumeux d’un ciel lourd comme un couvercle, semblable à celui du spleen baudelairien, une image d’angoisse, qui a lourdé mon sommeil.

La dernière fois que j’ai acheté un exemplaire des Fleurs, c’était à la sortie d’un oral de ma fille. Elle avait subi les assauts répétés de ces deux examinateurs (« un homme et une femme »), qui, manifestement, n’appréciaient guère son interprétation de je-ne-sais-plus-quel poème. (Je vais demander lequel à l’intéressée).*

Je m’étais empressé de le relire, dans l’édition de poche, préfacée par Yves Bonnefoy. Quant à l’examen, il se passait dans la salle Claude Le Louche. Ceci explique peut-être cela. Tous nos textes restent inachevés, comme la vie (etc).

  • Causerie poème LV des Fleurs du mal

COMMENT J’AI QUITTÉ LE DIVAN : deux lettres d’un zèbre à la sortie de son analyse

Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça…

                                            Georges Pérec (La vie mode d’emploi)               





       

         Oui…mais non. Ce n’est pas ainsi, que ça va commencer.

C’était pourtant, semblait-il, réglé à l’avance, comme sur du papier musique.

            Mais voilà, les trois à quatre feuillets, sous forme de lettre, qui devaient rendre compte de cette expérience unique, ont été commencés, entamés, raturés…et tous jetés au panier.

            Ce n’était pourtant pas la mer à boire, il fallait juste essayer de faire remonter à la surface des pages quelques mots, de laisser traces d’un espace, toujours le même, où l’on avait été prié, invité, sollicité, de parler « comme ça venait » :

            – Tout ce qui vous passe par la tête, avait dit l’analyste.

            Oui…mais non. Cette lettre qu’il fallait écrire, pour rendre le conte audible, s’enlisait dans l’hiver des précautions oratoires, dans « lebuisson de questions », où, a dit un poète, nul oiseau ne peut faire entendre son chant.

            Et d’abord, et surtout, les destinataires de la lettre s’évanouissaient les uns après les autres.

            Ma chère Alice, Mon cher Jean, Très honoré professeur, Très chère dormeuse… toutes ces formules d’appel et de reconnaissance ne pesaient pas lourd et la glace n’arrivait toujours pas à se rompre.

            Le dégel des paroles, cette hache de Kafka qui doit « briser en nous la mer gelée », se manifesta pourtant, de la manière la plus inattendue et triviale, un jour que notre homme mangeait des gnocchis chez Riri, le restaurateur du coin. Voilà que c’était venu, sur un coin de table, sur une nappe de papier. V.  était resté jusqu’au soir,  remplissant quatre nappes d’écriture et un cendrier de gitanes papier maïs.

            Puis, retour rue Linné, au fond de la cour, repas avec Marguerite, repos sur le divan en écoutant « Tomorrow is the question » de Coltrane/Don Cherry…et le reste.

            Enfin, autour de minuit, V. assis à son immense bureau, lardé de coup de plumes sergent-major, avait commencé le tapuscrit des quatre lettres promises.

            Quand il rangea sa vieille Hermès Azertyuiop, l’aube d’été aux doigts roses illuminait sa rue et le jardin des plantes attenant.

                                                           Paris, café de la Marine, le 7 juillet 1977

            Ma chère Alice,

                        Je t’ai promis de t’envoyer un mot quand je serais sorti du labyrinthe de l’analyse. Voilà, c’est chose faite. J’émerge, j’existe, j’en sors.

                        Mais pour y parvenir, tu t’en doutes, ça n’a pas été toujours folichon. Enfin, j’ai parlé tout azimut et j’ai gardé le silence, j’ai rouvert les plaies mal cicatrisées, je suis monté au trapèze, sans avoir la moindre idée de la manière de redescendre, jusqu’au jour où j’ai entendu, avec surprise, mon bredouillement se changer en une voix étrange qui me disait le fin mot de l’histoire.

                        Ce jour-là je raturai divan pour le remplacer par divin.

            Et maintenant je repose en paix.

                                                    Je t’embrasse Alice.

                                                              Valentin

PS 1   En relisant certains exercices oulipiens que nous avions faits en commun au Moulin de Jézeau (Hautes Pyrénées), j’ai retrouvé ce délicieux distique écrit par notre amie Jacqueline et qui te va comme un gant :                                                                       

                                                 « Assise dans cet immense

                                                    Jardin du temps suspendu »

J. Saint-Jean

PS2 « Les éléphants sont généralement dessinés plus petits que nature, mais une puce toujours plus grande. »

                                                             Jonathan Swift         

                                                         (Pensée sur divers sujets)

PS3 Je me souviens des choses faites en commun : la préparation d’un bortsch pour nos trente ans, la répétition à chacune de nos rencontres de ce vers jubilatoire : « Soyez russe, borusse, anglais, autrichien, »l’achat d’un borsalino aux puces de Saint-Ouen, les promenades enfantines  au Parc Montsouris. 

                                               Paris 7 juillet 1977

                                                     assis sur un banc du parc Montsouris

                        Mon cher Jean,

            C’était quand déjà ? Cette question réitérée, suscite tu le sais, chaque fois que nous nous rencontrons maintes plaisanteries – et jamais les mêmes. Mais cette fois, ce n’est pas pour rire; il y a une réponse : c’était, réellement, du 1° mai 1971 au 18 juin 1975.

            Quatre ans pour rêvasser sur un divan, en regardant les moulures et les fissures du plafond, allongé, la tête, sur un mouchoir blanc, en ouest-nord-ouest, les pieds en est-sud-est.

            Quatre ans dans ce lieu clos, hors temps, scandé par les séances rituelles, scrupuleusement notées sur mon agenda d’un grand S., que je faisais suivre, après coup, d’une épithète plus ou moins dérisoire : merdouilleuse, cafouilleuse, nostalgieuse, filandreuse, mais aussi, quelquefois, chic, bath, mastoc, rococo.

            Mais allons droit au but : tu m’as demandé « un retour d’expérience », mais sous l’angle de la ruse, comme si, telle la déesse Métis, j’écrivais accroupi sous le siège de Zeus.

            Un rude défi, tu en conviendras. Essayant toutefois de ne pas trop te décevoir, je me suis souvenu de ces séances où, pour conjurer le silence, je m’étais inventé un clown intérieur qui jonglait avec ses phantasmes, papa-maman, zizi-panpan, ses chiasmes et ses manières de contourner l’obstacle.

            Comme l’Autre, assis derrière moi sur son fauteuil, se faisait oublier, la plupart du temps, au lieu de faire machine arrière, d’actionner la navette du refoulé d’antan, comme il était convenu, je me mettais à vaticiner, changeant de registre, de voix, de débit. Des gamineries, rappelant nos rêveries d’anticipation par l’attrait du narquois, du paradoxal, du stravagant.

            Ainsi ai-je le plaisir de joindre à la présente ces quelques improvisations hors propos freudien, que je recopiais sur sainte Azertyuiop, en revenant des séances de sublimation.

            Et peut-être, somme toute, ce furent ces exercices cachés qui hâtèrent l’ultime révélation.

            Mais chut! Aucun ressac ne navre encore ces aurores.

                                   Je te serre la pince de nos Causes Communes.

                                                           Valène

PS1 Tu peux tituler mes vaticinations : le lieu d’une ruse.

PS3 Aphorisme : « athée récent, échangerait bon dieu vivant, contre bon vieux divan. » DAC

PS2 Exergue : « le génie c’est l’erreur dans le système. » KLEE

            NB   Les lettres au  Très cher professeur et à la Très chère dormeuse, sont pour l’instant introuvables. Avis de recherche aux amateurs qui aiment fouiner dans les cabinets particuliers.

            Les citations ainsi marquées sont de Georges Pérec : la citation est donc le lieu (au sens plus rhétorique que spatial) élémentaire de l’improvisation, le chemin ou, au moins, le relais nécessaire de toute invention.

JJ Dorio

LECTURES :

Georges Pérec : Les lieux d’une ruse (Cause Commune 1997); et tout le reste.

David Bellos : Pérec « une vie dans les mots. »

Jean Duvignaud: Pérec ou « la cicatrice. »

TROIS GERBES D’ÉTINCELLES NÉES DANS LA NUIT









UNE MINUTE APRÈS MINUIT





À force de recopier mes auteurs bienheureux

Je ne sais plus bien

Si c’est d’eux ou si c’est de moi

Lequel des deux a pris la main

Laquelle m’a donné ses excès d’images

et de piétinements

ceci pour le trop dire

Ou bien qui fait silence

autour du mot manquant

ceci pour le trop peu





Ce texte privé d’aura

Peur maintenant disparaître





10/01/2020

01h01





ENTOURLOUPE





Changement de décor

En changeant mon stylo

Qui gratte le papier

Méditation change d’âne





Une entourloupe de cette pointe fine

Qui profite de sa liberté

Pour écrire l’inverse de mes pensées





Ça promet !





10/01/2020

1h27





MUSE ET RUSE





Il y a beaucoup de ruse

Dans ces courts poèmes

Où la muse légère

Écrit ces historiettes Zen

Entraînant ces lecteurs

Dans un tourbillon sans fin





Applaudissez gaiement

Mais d’une seule main !





10/01/2020

1h31