JE VOIS LES YEUX FERMÉS

Je vois sous l’arc-en-ciel une pièce de neige et d’or

Je vois l’ogre qui gîte juste au-dessus de ma maison

Je vois Gertrude Stein devant un fil de fer

tordu par Calder qui me regarde fixement

Je vois les noms de fleurs des continents

les suppléments aux voyages du siècle des Lumières

Je vois mes deux amandiers des Martigues

qui me transportent vers l’Arles de Vincent

Je vois mes yeux qui sont poissons

de l’Arize ma modeste rivière

jusqu’aux sources de l’Orénoque

que Colomb prit pour Paradis

Je vois mes dents qui sont serpents

Et qui avalent toutes mes peurs

Avec la plume des ancêtres

et les Esprits du grand Cosmos

Je vois ma bouche qui est un rêve

De lune rouge et d’étoile de mer

Je vois mon cœur qui chante l’invisible

Monté sur un cheval sous les nuages noirs

Et je vois mon image qui balaie tout cela

le cœur les dents la bouche sur ce papier

qui rend visible le mystère des masques

et l’énergie de l’Art…

je vois le mystère des masques et l’énergie de l’art

CE QUE C’EST QUE DE VOIR

JE VOIS CE QUE TU NE VOIS PAS

Je vois le soleil de nuit dansant la sardane sur un mur de Miró

Je vois le couloir entre la cuisine où nous vivions et…l’étable des vaches

Je vois le corridor et ses carreaux à fleurs bleues entrelacées

où je jouais au palet à la marelle et à tous les jeux de Rabelais

Je vois le bateau et la neige et la fleur de souci

les beaux vers et que sais-je l’estragon de la nuit

l’attente des nénuphars quand Monet prend le frais

le cri des canotiers Pulchérie! Népomucène! 

Je vois et n’y vois goutte

mes poches sont trouées

et nul frou-frou au ciel  

Je vois le père Prévert sous l’œil de son copain Doisneau

avec son ballon de rouge et son toutou à ses pieds

sur le quai Saint Bernard près de la Seine 

Je vois Sainte Victoire

Ligne incertaine

Vague chapeau de gendarme

Morceau de craie 

Je vois des vaches s’envoler de leurs prés

changées en vautours ou en chevaux légers  

Et c’est l’homme de maïs de Miguel Angel Asturias

qui approche et me dit titubant :

            – Hermano tu es cette fleur jaune

              dans le va-et-vient du temps. 

je vois Mathis (7 ans) et Jean Jacques (77 ans) faire danser leurs personnages noirs

LE BEL OCCITAN

LE BEL OCCITAN Mes parents petits paysans voulant que leur rejeton -fils unique- réussît à l’école et qu’il s’éloignasse du maniement de la charrue et de l’élevage des bovins (avec le fumier qui s’ensuit), m’ont interdit d’apprendre leur langue première, le bel occitan qu’on leur avait persuadé de nommer « patois » (c’est pas toi !) Je l’entendis quand même et je le compris mais fut incapable de le transmettre à mes deux filles : c’est ainsi que meurt une langue.

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

SEUL DANS LA NUIT

Comme un art poétique une fantaisie

Seul dans la nuit je suis perdu
Mais si je l’écris ça va mieux
C’est un moyen frappé d’instinct
De convoquer nos petits dieux
Sans en faire tout un tintouin
Temps retrouvé ou Temps perdu

Seul dans la nuit j’écris sans art
Je laisse aller selon la plume
Sans ornements sans métaphores
Je prends des mots je les allume
À la chandel de Bachelard
Ou bien j’amorce l’anaphore

Seul dans la nuit j’ai ébauché
Pour l’étranger qui veille en moi
Pour Poésie mode d’emploi 1
Ces quelques lignes maladroites
Enfant qui agite son hochet
Puis qui se rendort sous sa coite

1 Blog de JJ Dorio un poème par jour depuis le 8/01/2006

https://wordpress.com/home/poesiemodedemploi.blog