JE ME SOUVIENS de l’art d’enchaîner





13 Je me souviens de Messieurs les censeurs Bonsoir !

14 Je me souviens que ma grand-mère Germaine ramassait des orties pour en nourrir ses petites oies

15 Je me souviens d’Action Poétique, de Change, mais pas de Tel Quel





16 Je me souviens du rouge est mis et du cadavre exquis

17 Je me souviens des Pléiades qui sont les étoiles de la pluie dans la mythologie des indiens Goajiro

18 Je me souviens du Chemin des indiens morts, le recueil de ces mythes rapportés et mis en perspective structuraliste par mon ami Michel (Perrin)





19 Je me souviens d’avoir lu à haute voix sans rien y entendre les Illuminations dans les Andes fleuries de frailejones « espeletia pycnophylla »

20 Je me souviens des frères des frères des frères il y avait il y avait il y avait une fois…ce mythe nous retiendra très longtemps

21 Je me souviens des navets que mon père tranchait pour nourrir les cochons (mais je ne me souviens pas des rutabagas)





22 Je me souviens des Tres Tristes Tigres  (Trois tristes tigres) et de la nuit passée à La Havane avec mon amoureuse

23 Je me souviens de l’atelier-fruits, inducteurs d’un atelier d’écriture imaginé par Josiane Dorio, que nous avions préparé de concert et fait exécuter par des participant.e.s enthousiastes à la Bugade de Villeneuve les Avignons

24 Je me souviens de l’art d’enchaîner dans des éléments non-formels tels que reflets, résonances, allusions, transferts, supputations, selon Bashô (1644-1694)


	

JE ME SOUVIENS de mes gestes premiers





1 Je me souviens de mes premiers gestes associés à une chanson douce que me chantait ma maman

2 Je me souviens que je fus conçu le samedi 24 juin, 18° jour du débarquement en Normandie

3 Je me souviens que ce jour-là six maquisards furent exécutés à Justiniac, près de mon village de l’Ariège





4 Je me souviens de ce poète écrivain que je viens de découvrir ce jour du solstice de l’été 2021

5 Je me souviens que je le lus dans mon hamac sous l’abricotier cafi (plein) de fruits aux culs d’anges

6 Je me souviens que le poète qui s’appelait Janvier* écrivit l’ange me fait peur et aussi ce passage que je signe des deux mains : Content ? Non, jamais content ? Mais, quand même, content.

*Ludovic Janvier (1934-2016)





7 Je me souviens du torero blessé à mort dont son ami Federico fit un célèbre llanto :

la sangre no quiero verla

8 Je me souviens de la sanquette issue du cou tranché de nos volailles, recueillie jusqu’à la dernière goutte dans une assiette creuse, et que ma mère s’empressait de faire frire avec quelques oignons

9 Je me souviens des tracts écrits à la bombe rouge sur les murs de Mai 68 :

Pas du sang du rouge





10 Je me souviens d’A noir corset velu des mouches éclatantes

11 Je me souviens Dada, Rrose Sélavy et L.H.O.O.Q.

12 Je me souviens de la marée montante et de la mariée descendant l’escalier

(prétendument nue chez Duchamp)

J’ÉCRIS opus 23





J’écris ce texte de clôture d’une plume douce

J’écris mezzo voce dans une chambre

entre deux sommes qui nettoient mes pensées





J’écris naturellement (si je puis dire)

J’écris toujours en chantier

J’écris bien entouré

de livres (jamais les mêmes)

d’un dictionnaire de rimes

et, depuis peu, d’un smartphone

qui m’éclaire sur un mot, un nom,

une expression toute faite,

qu’il faut étirer, condenser, modifier





J’écris et ça fait tilt

J’écris du tac au tac

J’écris tic, tic et tic





J’écris pour en finir avec le jugement des dieux

J’écris en dissident

J’écris en décidant d’arrêter là cette série à l’opus 23

J’écris de mon écriture de puce

(piqûre de rappel nécessaire à toute critique

de ce qui prétend être une écriture singulière)





J’écris témoin du temps

Passeur à la mode d’antan

(cadrage et débordement)





J’écris rugby

J’écris essai

(mais nulle foule en liesse

pour exhiber la pancarte try)





J’écris j’essaie

(à la main sur un papier vergé)

J’écris en seconde main sur le clavier

mon texte modifié (à la marge)

ou, parfois, rejeté





J’écris rejetons

(avec ses connotations sans fin)





J’écris comme ma sœur Anne

dans une maison pleine de fenêtres

(traversée de part en part par les murmures

du peuple d’écrivain.e.s)





J’écris pour mon petit-fils

qui va entrer en mat(ernelle) sup(èrieure)





J’écris pour blaguer avec mon papier

J’écris pour virevolter

J’écris en compulsant (un max)

J’écris par intermittences

(du cœur, du corps et de ce qui me reste d’esprit)





J’écris très vite (côté cour d’honneur)

et plus que lentement (côté jardin imparfait)





J’écris en faisant chanter le feutre

(style musique pour une porte et un soupir)





J’écris en commençant par cette fameuse phrase venue des dieux

et en finissant nu comme un vers de Verlaine

et tout le reste est littérature





Martigues 16/07/2021  2heures 53

J’ÉCRIS opus 22





J’écris comme Jean Jacques Dorio

rencontré naguère dans un atelier

où l’écriture ravageait nos vies en poésie





J’écris travaillant l’écriture au corps

Traversé de haïkus et d’aphorismes

J’écris sur le court d’un tennis

Marqué à tout jamais par l’empreinte

du champion Bjorn Borg :

La balle est ronde

Le jeu est long





J’écris long renvoyant dans les cordes

les jeunes hommes pressés

et les jeunes filles en fleur





J’écris de ci de là

en ne pensant qu’à ça





J’écris sous les combles

Sous un vasistas

Où la lumière pleut

(et neige parfois)





J’écris en imaginant Bartok

écrivant ses partitions des Microcosmes

J’écris créant ce microclimat

propice aux pages d’écriture

faisant la navette entre micro et macrocosme





J’écris dans un camping-car Volkswagen

Qui m’a mené naguère

(avant la prise de pouvoir par les Ayatollahs)

Jusqu’à Téhéran





J’écris en oubliant d’écrire souvent

J’écris en me jouant du temps

J’écris en le laissant filer

Ou en l’arrêtant





J’écris sur une table Louis Philippe

ronde en noyer

trouvée sur le bon coin





J’écris sur du papier clairefontaine extrastrong

acheté à Bureau Vallée





J’écris sans confondre mes textes quasi bibliques

avec les bibelots abolis du bon Mallarmé

J’écris avec et contre les sonnets en X

les phrases incises et les ellipses





J’écris sans l’ombre d’un bruit

exceptée cette langue qui caquette

et qui bruit





J’écris sans réfléchir une première ligne qui déclenche le reste

J’écris anche en songeant à mon ami Rambour qui habite rue Franche

J’écris France du nom d’une bergère rencontrée en Mai 68

J’écris Bergère Ô Tour Eiffel

comme Guillaume Apollinaire





J’écris cette aubade inachevée