ÉCRIRE AU GALOP

AU GALOP

«  Quand j’écris au galop, je n’ose pas me relire. » Marcel Proust

                Ça s’écrit par fragments, par morceaux, désunis au premier abord.

Ça s’écrit à jets continus, uniquement la nuit.

Le jour c’est interdit.

Ça s’écrit sur de petits bouts de papier que l’on déchire ensuite à la main

et que l’on destine, imaginairement, à la lunette nommée kaléidoscope.

Ce qui nécessite – soi-dit en passant – une lecture à nulle autre pareille :

Secouez, oubliez vos tics de lecteurs ne lisant que du bout des yeux,

Et, encore mieux, prenez en main, vous aussi, votre plume,

au lieu de chercher à dormir la nuit, à tout prix.

« Ajoutez quelque part », votre fragment, votre pièce, votre ajoutage.

Il n’est pas nécessaire de vous relire…

jean jacques dorio échantillon d’une écriture au galop nuit du 26/09/2022

REVIVIFIANTE VERTU

Il y a dans notre existence des points temporels qui conservent, avec une distincte prééminence, une revivifiante vertu. William Wordsworth (1770-1850)

Pourquoi je veille en lisant, en écrivant, en dessinant, en faisant des signes au pinceau qui ressemblent à du chinois et que je nomme hypnographies ? Je veille chaque nuit pour faire des points d’étape d’une vie singulière et commune, pour conserver la capacité, me remémorant d’épisodes joyeux ou hachés de douleurs, de me revivifier, fuyant l’ego, le ressassement, le vieillissement du langage de mes années perdues.

SALLE DES POÈMES PERDUS

Tu grignotes dans la nuit ce biscuit inactuel
que l’on appelle encor – semble-t-il ? – un poème

Avec la craie qui le traça sur le tableau noir
de l’enfance

Avec le stylo feutre fin qui enjambe
les ponts et les refrains présents

Avec tes doigts de vieux copiste
aimant les lettres illuminées

Ensuite c’est la grande inconnue
Dans les pas d’une voix
Qui n’y voit que du bleu

Salle des poèmes perdus


30 hypnographies sur fond bleu (scannées le 26 septembre 2022 à 01:38)

PASSEZ PASSONS

Passez Passons Selon la forme Selon le sens La bell’ lurette Le beau printemps

Passons Passez Selon la ligne Qui va rêvant Qui s’réinvente La nuit durant

Passez Passons Passez pompon les carillons Dans une cour d’école

Où les portes sont ouvertes Les portes sont fermées À clef !

Passons Passez Sur l’écriture des petits riens Mots écumants Ses flux et ses reflux

Selon la forme Selon le sens Nous récitant obstinément

passez passons selon la voix féminine venue de l’ordinateur

JE NE SAIS PLUS

	Je ne sais plus si la haie d’aubépine était blanche ou rose.
	Je ne sais plus si après la pluie, mon parapluie refermé, je dis zut zut zut  ou  flic floc flac.
	Je ne sais plus si elle s’appelait Gilberte ou Albertine.
	Je ne sais plus qui a dit que ce serait un contre-sens complet que de réduire ma Recherche à une sorte de refuge dans le souvenir.
	Je ne sais plus qu’elle est donc cette chose qui, déjà triste dans le bonheur, reste heureuse dans la tristesse.
	Je ne sais plus si c’est Swann ou Madame Verdurin qui, un soir, me dit :  N’est-ce pas que c’est beau, cette Sonate de Vinteuil. 
	Mais maintenant je sais que cette fameuse sonate jouée dans l’obscurité,  pour mieux voir s’éclairer les choses, c’était, cent ans après c’est facile de le vérifier, la 14° de Beethoven.
Odette avec son accent imitable aurait dit, s’il vous plaît, rejouez-moi, Moonligth.