La nuit bleue cette nuit se laisse porter par cette houle bienfaisante Elle libère l'oxygène des phrases en apesanteur La nuit bleue est une algue que je mâche sans compter En contant des histoires à dormir debout aux Néréides petites filles de l'Océan La nuit bleue est un phare éclairant la planète sous influence des petits vents d'ici Nuit de l'oltramarino lapis-lazuli Pour des pharaons recomposés et un chat qui récite moqueur le poème de Baudelaire Malédiction de la caste la plus basse Intouchables à qui l'on vole quelques feuilles d'indigotiers La nuit bleue s'abreuve au lait caillé et à l'urine des vaches sacrées La nuit bleue terre à terre mot à mot et sa musique balançant son Mood Indigo Nuit baroque où les hommes bleus du désert gravissent la montagne de Cézanne Épouvante des Romains et des gens du Coran Chinois fuyant l'ennemi aux yeux bleus Le vierge le vivace et le bleu d'azurite et de café moulu Vol erratique d'un martin pêcheur et jougs bleus des bœufs de mon père Libérés des mouches et des taons Portant l'enfant des nuits et des boustrophédons ad libitum
C’est la nuit de toutes les couleurs
C'est la nuit de toutes les couleurs La nuit de kaki et de noisettes La nuit de fumée de noix de galle C'est la nuit de charbon et de pintes C’est la nuit du maréchal ferrant les éperons de Don Quichotte La nuit des peintures corporelles Pour naviguer dans le Monde Autre Des chamans et chamanes C'est la nuit des chants colorés et des têtes ornées d'autruche La nuit plus noire qu'un chiffonnier C'est la nuit de tous ces peuples qui ont disparu Sur les rives d'un chenal de maisons sur pilotis La nuit du « brésil» et des cochenilles La nuit des fards et des simulacres C'est la nuit qui perd ses couleurs La nuit du chasseur d'hommes La nuit du banquier anarchiste C’est la nuit des initiations Qui coupe les cheveux en quatre De toutes les citations C'est la nuit qui reprend les mythes fondateurs Pour les clouer aux poteaux de couleurs C'est la nuit de la vie de château et de lunes d'écailles La nuit japonaise des six blancheurs La nuit solaire sur la palette de Vincent Et celle que l'on teint en rouge Pour mieux l'enterrer Au petit matin À la vieille lanterne Des nuits de toutes les couleurs
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L’HEURE DES RÉMINISCENCES ET DES CONFIDENCES INVOLONTAIRES
C’est l’heure de remplir mes deux grands feuilles de nuit C’est l’heure où je dors à moitié, je bâille, je réfléchis Tu me la bailles belle, écrit cette plume qui semble avoir une idée derrière la tête À la baille ! À la baille ! crie le mono aux mômes de la Colo (moi c’était pour mes dix ans côté océan que je découvrais près d’Hossegor) C’est l’heure des réminiscences et des confidences involontaires (moi -encore- c’était sur Rémi et Colette qui venait de paraître que j’appris à lire l’alphabet en fumant « la pipe du Pape Pipu » et que je m’exerçais à écrire en cursive) Elle court elle court l’aiguille des secondes sur l’horloge de mes heures vouées à la plus haute fantaisie Colette a coupé une tulipe rouge Rémi joue avec son petit canot & La barque de Francis tire sur sa longe Allonge ! Allonge ! tes bras, tes phrases Allongeails Paperoles Citations imprévues de l’an mil que tu traduis en français d’aujourd’hui : « Bien vois que pour si haut monter N’est mise l’échelle assez haute Mais l’allonge d’amour et de mon bon vouloir Me doit aider et valoir » C’est l’heure de boucler cette variation qui vogue à présent sur l’aile d’un dictionnaire dont les mots se déploient à part moi
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SALLE DES MOTS PERDUS
Salle des pas perdus Traversée du désert C’est un mauvais début « Ça va pas le faire » Ou bien tout au contraire On va persévérer E caddi como corpo morte cade 1 « Et tombé comme tombe un corps mort » Le facétieux Groucho va nous relever « Ou bien cet homme est mort Ou bien ma montre est arrêtée » Salle des mots perdus Au terme de tant d’années Vouées à la recherche d’images pour les yeux, Ou pour la voix qui répète ce vers mystérieux : Sunt lacrymæ rerum et mentem mortalia tangunt 2 « Les larmes coulent au spectacle du monde Le destin des mortels touche les cœurs » 1 Dante La Nouvelle Comédie 2 Virgile (son grand aîné)
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DÉFENDEZ-MOI DE MOI
-Mais quel est ton secret ? – Je n’ai pas de secret, sauf celui de refuser de me prendre pour quelqu’un qui chaque nuit écrit ses secrets.
« Défendez-moi de moi » ai-je lu, peut-être chez Montaigne, sûrement (en traduction) chez quelque autre auteur de conséquence écrivant dans la langue de Cervantes.
Celui qui écrit sur la mémoire, le temps, l’oubli, la répétition, le mouvement, la nostalgie du présent, je fais comme si je ne le connaissais pas personnellement, comme si j’ignorais ce qu’il avait déjà écrit sur ses cahiers, petites cartes blanches ou colorées, et même, ça peut arriver, sur un livre affublé d’un nom d’auteur, pour la commodité.
Bref, toute image renvoyée par les autres, ne rencontre jamais mon assentiment, ou plutôt, vous l’aurez peut-être compris, je les prends toutes pour argent comptant. Tous ces registres, tous ces costumes, tous ces personnages représentés par un seul acteur, une seule actrice (je songe à Isabelle Huppert, un modèle en ce domaine), tout ce mixte, ce kaléidoscope, cette machine à produire mille visages…
-Alors, la prouesse est à tous ! conclut avec malice mon questionneur de secrets. – La prouesse c’est l’allégresse de remettre une pièce dans la machine littéraire de nos désirs inassouvis.
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