MAI 68 GUÉRIR LA VIE





Il y avait les routards et les beatniks

10 ans avant Mai 68

Clochards célestes

Lecteurs de Sur la route de Jack Kerouac

Et qui se retrouvaient chez Popof

Le café rue de la Huchette





Il y avait il y eut le grand mythe de l’Utopique

An zéro : On arrête tout On réfléchit

Et on invente l’an 01





Il y avait toutes ces questions sur la vie

Plus ou moins bien formulées

Et dont les réponses – c’était le drame-

Ne pouvaient être données sur le champ

C’était ça le leurre de SOYEZ RÉALISTES

DEMANDEZ L’IMPOSSIBLE…





Il y avait une joie incommensurable

Et une marrade généralisée

Qu’est-ce qu’on a pu rigoler

En inventant des slogans en marchant

Qui étaient repris par cent par mille

Ou faisaient flop

Et HOP HOP HOP





On avait en horreur le petit chef autoritaire

Le caporal clairon trompette

Et le général je-vous-ai-compris





Il y avait des ingénieurs agronomes reconvertis en chevriers

Des grammairiens distingués qui farcissaient les murs

de fautes d’ortigrafe

Des sociologues aidant les travailleurs manuels

à coucher sur papier de boucher leur récit de vie

Des antipsys qui ouvraient les murs de l’Asile

suivant la recommandation d’Artaud le Momo

car il s’agissait en Mai 68

de GUÉRIR LA VIE


	

MAI 68 JOYEUX PAVÉS LES MAINS PLEINES DE SABLE





Il y avait des C.A. Comités d’Action

Où la parole libre circulait

Mais personne ne devait le faire

au nom d’un groupe déjà constitué 

Ceci pour éviter

les pêcheurs à la ligne des groupusculaires





Car en effet il y avait ces putains de militants

connaissant sur le bout de la langue

(de bois et de rhétorique)

les écrits de Marx de Lénine

d’Althusser et consort

Ils ne venaient dans les Assemblées

Que pour repérer et capturer

Ceux et celles qu’ils jugeaient indécis et paumés





Il y avait de grands tableaux blancs

Sur lesquels chacun.e était invité.e

À écrire avec des feutres de toutes les couleurs

Ce qui le questionnait ce qui l’énervait

Ce qu’il n’arrivait pas à dire de vive voix

Et qu’il aurait voulu bien partager





Il y avait des marxistes qui se déchiraient

et se divisaient en plusieurs chapelles

Et puis les marxistes tendance Groucho

la fine fleur des Inorganisé.e.s





Il y avait quoi qu’on dise de l’échec de Mai 68

les germes des luttes et avancées futures

du MLAC et du MLF

(Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception

Mouvement de Libération des Femmes)





Il y avait l’amour des différences

On laissait chacun s’approprier ou rejeter

les idées qui circulaient

à son rythme





Il y avait les pavés

Que l’on se passait  joyeux

Les mains pleines de sable


	

MAI 68 MANDARINS ET MANDARINES





Il y avait des tracts qu’on se mettait à réécrire

en les distribuant

et des bombages permanents sur les murs et murailles :

LA VIE VITE…





Il y avait une vitrine de galerie de peinture

où on pouvait lire ENTREZ LIBRE





Il y avait des braderies de troc uniquement

(le pognon n’avait pas droit de circulation)





Il y avait ni auto ni boulot ni flics dans les rues

en dehors des manifs

si bien qu’on y faisait des groupes de discussion sur la vie

jusqu’à des heures de nuit pas possibles





Il y avait des nanas

avec des chaussettes blanches jusqu’aux genoux

et des mini-jupes ras le cul

sur lesquelles on pouvait lire :

L’INDÉCENCE N’EST PAS DANS LA TENUE

MAIS DANS LE REGARD





Il y avait parmi les livres de Maspéro

qui circulaient entre nous

et dont on causait sans fin

Libres enfants de Summerhil





Il y avait Mouna Aguigui

Qui passait sur sa bécane

En proclamant ses inévidences

Qui faisaient rire le chaland

Y a des écoles pour apprendre à conduire des bagnoles

Y a pas d’école pour apprendre les mômes à conduire leur vie





Il y avait des A.G. pour changer le monde

Et des A.G. magiques

Où les mandarins étaient changés en mandarines






	

ET DE JEAN TARDIEU LA MÔME NÉANT





Les violons de l’automne de Verlaine

Les roses cueillies par Ronsard

La corde des pendus de François Villon

Et de Jean Tardieu la môme Néant





La peinture à l’ahouile de Boby Lapointe (fine)

La sardane de Charles Trénet

Le père Ubu d’Alfred Jarry

Et de Jean Tardieu la môme Néant





La passante de Baudelaire

Le cornet à dés de Max Jacob

La négresse blonde de Fourest

Et de Jean Tardieu la môme Néant





Les escargots à l’enterrement d’une feuille

écrite par Jacques Prévert

Les Alyscamps de Paul-Jean Toulet

Le hareng saur de Charles Cros

Et de Tardieu la môme Néant





La langue verte de Géo Norge

Les cerfs-volants de Romain Gary

La pipe en majesté de Magritte

Et de Tardieu la môme Néant





Le coquelicot chanté par Mouloudji

La cage aux oiseaux de Perret

Les Marquises de Jacques Brel

Et la môme Néant de Monsieur Jean





Le piano du pauvre de Ferré

Le petit Liré de Du Bellay

L’autobus S à une heure d’affluence

de Raymond la Science

La môme Néant de Jean Tardieu

qui en fin de « conte » A’xiste pas





Le petit cheval dans le mauvais temps de Paul Fort

Les amours jaunes de Tristan Corbière

Les cœurs purs de Jean-Roger Caussimon

Et de Tardieu la môme Néant





Les ardoises du toit de Reverdy

Le cageot de Francis Ponge

Le gorille de Tonton Georges

Poursuivant le vieille décrépite

le juge en bois brut

Et la môme Néant





Le transsibérien de Blaise Cendrars

Le pont Mirabeau de Guillaume Apollina ire

L’écume des jours de Boris Vian

Et de Tardieu la môme Néant





Papiers collés de Georges Perros

Temps retrouvé de Marcel Proust

Le blason : LA MORT N’Y MORD

de Clément Marot

Et la môme Néant





Les Bouffes du Nord de Peter Brook

Le Livre de sable de Borges

Le nocturne indien d’Antonio Tabucchi

Et de Jean Tardieu la môme Néant





L’arc et la lyre d’Octavio Paz

Le livre de l’intranquillité de Pessoa

La vie mode d’emploi de Georges Perec

La môme Néant de monsieur Jean





Les villes invisibles de Calvino

La plaisanterie de Milan Kundera

La vie dans les plis d’Henri Michaux

La môme Néant de Jean Tardieu





À quoi qu’a pense

À pense à rien

A’xiste pas