FAUSSE ET VRAIE FIN DE FICTION & Cie 54,55





cinquante-quatre

LA FIN DU LIVRE APPROCHE abarrotada, « craquant » de toutes les lignes qui l’ont précédée. Nous les avons toutes lues, sans en perdre ni mot, ni une palabre, las felices y las infelices. (les heureuses et les malheureuses).  Et d’ailleurs, la sabiduria no pide nada más, la sagesse n’en demande pas plus.

Le narrateur, bien que dépourvu de toute aura, est ce héros malgré lui, que nous avons suivi, coûte que coûte, quoiqu’il fasse ou qu’il dise. Le voilà à présent qui sort de la fiction, « cette brume insensée où s’agitent des ombres » et nous invite à le rejoindre sur la plate-forme arrière d’un bus de l’an quarante, afin de faire, une dernière fois nous dit-il, le tour du propriétaire.

Nous montons sans hésiter, comme libéré par tant de liens d’un monde réel qui nous étouffe. Comme convertis en cette pure narration, copie de la copie de la copie de nos vies réelles. Nous sommes en compagnie des êtres les plus divers qui ont peuplé notre existence, et qui pour la plupart ont quitté notre univers, convertis en figures de style de l’infini. Fin de clap, du laps de temps qui fut nécessaire, à l’écriture de ce récit capricieux (et précieux ?).





cinquante-cinq

ÇA MAIS. Un (nouveau) début comme ça mérite le bâton. Mais la feuille de papier, comme dirait l’autre, elle s’en fiche. Ça alors. Ce peut être renversant, l’écriture. Et en même temps, ça doit tenir la page, et si possible faire dans la dentelle.

Un cochon d’écrivain, qui eut un grand succès, distinguait (il se vantait peut-être), la batiste de la valenciennes, la valenciennes du bruges, le bruges de l’alençon.

Allons donc. Allons à London, dans la demi-brume; allons longuement, dire la poésie, dans ses grandes marges blanches, allons à la ligne, pour faire une pause.

(Nouvelle page, nouvelle série, nouveaux fragments d’une écriture-autre, qui à personne, n’a rien demandé.)

JEAN JACQUES DORIO

Martigues 18 septembre-18 octobre 2020

EN MARMOTTANT métamorphoses et métalepses 53

cinquante-trois

à André Bellatorre,





MUSITANDO (EN MARMOTTANT) je mélange la littérature avec ce que l’on appelait naguère, (avant l’invasion des ours de l’autofiction), des récits de vie. Je suis d’abord visité par Kafka, dont j’avais zappé l’épisode du Père, bombardant son fils, le petit monstre, de pommes pourries qui maculent son corps. Les fruits se métamorphosent ensuite en une myriade de grains de grenade, dégustés hier soir, à l’heure du téléjournal, pendant la prestation du pitre de la Maison Blanche, lançant depuis son balcon, son harangue, à la foule des casquettes rouges, tel un Néron d’opérette. 

Puis, c’est le film du soir, un tramway nommé Vertigo, passe sur l’écran plat (« l’étrange lucarne » d’antan), durant une scène d’anthologie (elles le sont toutes), de Sir Alfred.

Enfin, c’est le moment qui donne le plus de sueurs froides, je vois un type bondir sur la pelouse en herbe du stade de Séville, une nuit chaude, bouillante, de juillet 82. Il se dirige vers le portier allemand, un certain Choumacher.e, (ça ne s’invente pas), et en un geste digne d’un Atelier d’Écriture concocté par le maître de l’Orphéon, vide le chargeur de son revolver, en criant : Schumacher salaud, le peuple a eu ta peau ! C’est, le lecteur dopé à la Métalepse l’aura saisi, un rêve récurrent.

En marmottant, musitando.





de Martigues, ce dimanche 11 octobre 2020.

POUR FAIRE DE MON ROMAN UNE ŒUVRE D’ART OUBLIEZ SON TITRE 50, 51, 52





cinquante

UN ARTISTE DE LA CITATION  doit savoir trouver en elles des solutions pour toutes les circonstances

de sa vie. Et, en particulier, durant ces moments où il écrit des pages et des pages d’essais, de romans, de récits, de poèmes ou de rien du tout d’identifiable.

Ce sont nos arts d’échouage, où l’on se tient à ras du sol, pour avoir, en nos moments où l’on ne sait plus

bien qui l’on est, la sensation de survivre.

« Artista citador », je me laisse guider dans ta langue tras los montes, qui m’indique cette nuit comment être en paix avec nos morts. « Tener un encuentro a pie de tumba y en sigiloso monólogo poder decirles, con cariño, lo que tendría que haberles dicho en vida. »

(Rencontrer nos morts au pied de leurs tombes, pour, en toute discrétion, pouvoir leur dire, affectueusement, ce qu’on aurait dû leur dire de leur vivant ». (ma traduction)

italiques Enrique Vila-Matas (Esta bruma insensata)





cinquante-et-un

JE N’AI JAMAIS ÉT֤É UN FAN DE L’ESPRIT DE L’ESCALIER et d’ailleurs je serais bien en peine d’expliquer à un enfant de quoi il s’agit. Dernièrement me trouvant au Moma devant la mariée descendant l’escalier, j’ai lu, sur le cartel attenant au célèbre tableau, les recommandations du maître du Ready Made : pour faire de mon tableau une œuvre d’art oubliez son titre. Et entre parenthèse suivait la phrase fatidique : (à moins que vous n’ayez l’esprit de l’escalier.)

Quand je sortis du Museum of Modern Art, je pris un bus à étage, comme par défi, qui me conduisit vers Times Square, où cent mariées planant au-dessus d’un escalier me sautèrent aux yeux.





cinquante-deux

ÇA DEVAIT ARRIVER, les Exercices de style du bon Queneau, utilisés comme matériau de remploi, cent ans plus tard, par un romancier en manque de métalepses. Voilà donc que le type au long cou, « chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban », descend de la plate-forme de l’autobus S, et se fait tout de go, écrabouiller par un tramway venant en sens inverse.

Il paraît que c’est arrivé à l’architecte de la Sagrada Familia, un jour qu’il rêvait, plans en main, devant son édifice, en construction perpétuelle. Mais, le récit se corse, quand on apprend que la victime se relève et proteste devant cette fin non prévu dans le cahier des charges de notre romancier Oulipien.

D’où la métalepse.

UN ROMAN CÉLESTE DE CONNAISSANCES BÉNÉVOLES 47, 48, 49





quarante-sept

FAUT QU’ÇA SAIGNE, chantait Vian.

Pas du sang, du rouge, ajoutait Godard.

Mort de rire, mort de ce « crâne vide

et de ce rire éternel ».

Faut qu’ça vienne sur la toile de Soutine.

Bœuf écorché.

Faut qu’ça fasse une conférence,

pour le docteur Lacan,

courbé sur « l’origine du monde ».

J’ai la sensation que ce que j’écris,

m’est dicté par un malin génie.

Malin sur ma ligne.

Génie inquiétant pour ma santé mentale.

J’écris ça sous forme de broma,

         non comme « cette brume

insensée où s’agitent des ombres »,

mais comme plaisanterie selon le mot traduit.

Faut rigoler (bis) chantait Salvador.

(la suite manque)

citations allusions Vian, Valéry, Soutine, Lacan, Courbet, Queneau, Salvador (Henri).





quarante-huit

PARANOÏA. Ça pourrait être le titre de tous les romans de gare, de guerre, d’amour et d’eau fraîche, se dit-elle soudain, et un drôle de sentiment l’envahit. D’autant que si on lui avait demandé de dire ce qu’était sa paranoïa, elle en aurait été incapable. Mais comme personne ne lui demandait, elle mettait sa parano à toutes les sauces et dans tous les lieux, du Madison Square Garden où elle avait assisté au combat de nègres le plus célèbre de tous les temps, (un titre désormais interdit sous peine d’annulation de la contrevenante par un million de clics),  à la salle de vente de chez Christie’s où fut mis aux enchères, le 7° mois du quinzième jour (fête des fantômes),  l’Encyclopédie Chinoise, écrite par un soi-disant Borges, qu’il avait acquis dit-on, pour trois soles (soleils), au marché céleste des connaissances bénévoles.





quarante-neuf

I REMEMBER JOE BRAINARD qui fut le premier à écrire la série des Je me souviens, (« yo me acuerdo »), reprise huit ans plus tard, par le célèbre auteur de la vie mode d’emploi, et par les participants d’une myriade d’ateliers d’écriture sur et autour de la mémoire, plus ou moins volontaire.

« Je me souviens d’avoir jeté mes lunettes à la mer, depuis le ferry de Staten Island, une nuit noire de drame et de spleen profond »

Je me souviens de notre balade sur les canaux de Cambridge, où de punting en punting, nous passâmes avec succès sous le pont des mathématiciens.

Je me souviens d’avoir vomi bile et boyaux, pour l’unique traversée que je fis en 1965, (on n’a pas tous les jours vingt ans), depuis Calais jusquezà Douvres.

Je me souviens du zodiaque que mania notre ami Dédé, (marin-pompier à la caserne de la Grande Bigue à Marseille), une semaine durant, depuis la calanque de Sugiton.

Je me souviens de la pêche à la palangrotte, nos lignes à la traîne avec plusieurs hameçons, qui nous permit de déguster forces soupes de poissons, passées à la moulinette.

Et du reste, ma « plume en absence », ne se souvient pas.

FAUX ROMAN VRAI VICTOIRE 44, 45, 46





quarante-quatre

ROS OCCUPAIT MAINTENANT L’ESSENTIEL DES PAGES du roman de Jo.L. Rien de « romance » à l’ancienne, mais une fascination pour cet écrivain hors pair, que l’on cherchait partout, dans une case d’indien de l’Orénoque ou sur le delta du Mékong, sur l’île de Groix ou la isla de Cuba. Car, en effet, Ros n’était qu’une signature, sans tête, sans visage et sans domicile. Pura pamplina ! Pure fadaise, disait Jo.L., qui connaissait l’énergumène depuis son enfance.  Seulement, avant de lancer son pavé, « Ros démasqué », il fallait dûment le retrouver.  Non pas directement, bien sûr, le bougre avait toute une armée de personnes à sa solde, chargés de le planquer. Mais, par ricochets, en retrouvant un à une ses proches, et en particulier il fallait commencer par son frère aîné, son nègre attitré, le souffre-douleur du numéro 1 mondial des auteurs occultes.





quarante-cinq

POUR REDONNER UN PEU DE PIQUANT À LA SAUCE, Jo.L., parsemait son récit de noms illustres et de lieux connus. C’était leur supposé croisement, qui devait, à son idée, faire tilt. Ainsi Madame de Staël, cette reine de la conversation animée faisant jaillir des étincelles, s’était retrouvée couchée, animal triste, incomplet, sous le pinceau d’Avida Dollar, dans une grotte de Cadaquès.

Et, anachronisme encore plus grotesque, mais avec une pointe de piment burlesque, Giacomo Casanova, le plus célèbre des vénitiens, pratiquant le grand jeu et le libertinage, faisait le pitre en habit de Pierrot, dans un film de Godard, intitulé « Mao Mao ».





quarante-six

IL MANQUAIT DE TOUT DANS CE FAUX-ROMAN, les lieux, les personnages, leurs déplacements, l’intrigue. Mais non, mais non, me disait celle qui avait « un rare avis » sur beaucoup de questions. Elle s’appelait Victoire, ça ne s’invente pas. Mais non, ce que tu appelles « manque » est ce vide où sont attirés, comme la limaille de fer sur l’aimant, tes lecteurs et lectrices. À eux et elles, d’ajouter, de s’y ajouter, de s’y lire.

Cependant en voulant me venir ainsi en aide, je ne sais si Victoire se rendait compte, qu’elle m’enfonçait un peu plus dans ma défaite. (Pardon ça m’a échappé.)

Car, un texte, pris pour une « auberge espagnole », ce n’était pas du tout dans mes intentions. Il y avait des films, soi-disant comiques, pour ça. En revanche, je pouvais me refaire une petite santé, dans la langue : « hablando de la simbologia, del laberinto y sus salidas ».(Vila-Matas)

« Parlant de la science des symboles, du labyrinthe et des moyens d’envisager leurs sorties ».