JE (multiple et singulier)





« Il est très important de ne pas confondre la première personne du singulier avec la première personne singulière. »

Alberto Manguel





1

En poésie, naturellement,

quand on lit « Je cours la campagne »,

si l’on réduit je, à moi-je, c’est fichu.

Et d’ailleurs c’est, réflexion faite,

je bats la campagne,

je fends les flots

et je cours les rues.





Selon des titres de recueil de Raymond Queneau





2

Et dame

Il n’y a pas d’âme

Et l’ego

N’est rien

Qu’une petite erreur

Sans conséquence

Ainsi je

N’est pas moi

Je « est » Personne

Dans la caverne de Polyphème

Je « est » la Dispersion

D’insectes noirs

Qui hantent les yeux de ma bien-aimée

En fin de vie

Je « est » la Joie communicative

Avec le fils de ma fille

Et nos jeux enfantins

Je « est » spirale

De ce poème 1338

Écrit au lit

Nuit à nuit

Sans rien au bout

Qu’une voix multipliée

Sans personne





FILER LA MÉTAPHORE





Filer la métaphore, un filon,

Une veine creusée par un poète capricieux,

Quand d’autres se complaisent à leur guignon.





Filer la laine du temps défait

Sur le dos de nos bêtes disparues

Celles qui habitaient notre maison

Séparées de la cuisine

Par une mince cloison.





Filer Chronos,

Ce temps qui a filé

Un jour après l’autre,

Ses ans, ses décennies,

Son siècle bien pesé,

Ses animaux malades d’une peste transmise

En cette année deux mille vingt

À des humains

Qui n’en peuvent mais.





Mai mai mai

Au joli mai

Aurons-nous enfin

Guéri ?





31/01/2021

FILER MES VERS




Cinq siècles après comme le bon Marot,

Me voilà moi aussi dans ce petit jardin,

Que j’ai recouvert d’arbres, de haies,

de fleurs qui sentent l’été et d’une vigne

qui monte sur la pergola,

qu’un ferronnier m’a posée.





Loin de toute fausse querelle qui sature

l’espace public, de ceux et celles, qui pour exister,

ont besoin chaque jour de chercher noise,

mais sans crainte, encore heureux, que l’on vienne,

pour mon athéisme, me persécuter.





Et cependant préoccupé comme le fut Clément,

par l’avancée irrésistible de la Censure,

avec ses alliés historiques qui se renforcent

au vent mauvais des « passions tristes » :

les chefs d’état nationalistes et sans contrôle démocratique,

les Religieux qui lisent leur texte sacré, comme si c’était vrai,

et les fanatiques qui font de leur cause

la négation de tout Universalisme.





J’oublie. Une cigale maintenant résonne,

et me somme de me remettre à filer mes vers :

C’est cette activité sur « soy-mesme », me dit Marot,

« qui fait à l’homme, heureuse vie avoir ».





20/07/2020

UNE FOIS N’EST PAS COUTUME





Une fois n’est pas coutume

La nuit ne m’a pas donné son poème rituel

La page au réveil me reluque

et demande son dû

Mais je n’ai que ces mots de travers

a lui donner comme perruque





(C’est un peu comme la chanson

Que l’artiste doit ajouter

Pour que son album

Tienne la distance)





Une fois n’est pas coutume

La brume l’écume la plume

écrit machinalement ses rimes

L’expression (répétée) vient de ma mère

Qui me disait aussi

« Chante chante petit oiseau ! »

C’était pour dire qu’elle ne croyait pas

En mes sornettes

Nous en riions bien sûr





Il pleut il pleut bergère !

La page qui a eu son dû

À présent me libère





une fois n’est pas coutume : voix

30/01/2021

*

PLAISIR D’ÉCRIRE ?

premier jet




PLAISIR D’ÉCRIRE ?

                Sans le plaisir d’écrire, d’abord avec la main tenant ce stylo bleu ou noir, avec sa pointe plus ou moins fine, nul texte chez moi ne naît.

                Nul texte ne s’enfante.

                Mais cependant,  ce premier jet réalisé, la plupart du temps, je m’arrête.

Plaisir d’écrire conduit trop aisément au bavardage. Le bas vardage c’est pour le pépiement, les clichés, les lettres moribondes

L’écriture, tout au contraire, se fait dans « la plume en absence » du bruit autour de soi, des certitudes, des évidences désuètes.

Cette page, par exemple, a accepté le vide, l’attente de cette voie sans personne, dont j’ignore, à cet instant précis, si elle va m’ouvrir un chemin nouveau ou me conduire à une impasse.

Soumettre ce texte au « grand  ordinateur » me permettra, de le modifier « à la marge », avec le désir d’y voir un peu plus clair.

01/02/2021

ON N'ÉCRIT PAS SANS Y LAISSER DE PLUMES




On n’écrit pas sans y laisser des plumes

Plumes d’écolier

plumes gauloises

ou sergent major

que l’on mouillait

sur son poignet

avant de suivre la ligne

des pleins et des déliés

Lundi 14 mai 2018

Morale :

il faut s’appliquer et persévérer.

On n’écrit pas sans y laisser ses plumes

de jeune oiseau piailleur

puis de vieil oiseau gouailleur

emmêlé à la fable du monde

On n’écrit pas sans ses rêves d’enfant

oiseau de vie « oiseau secret qui nous picore »*

oiseau de mort qui disparaît avec nos corps





*Supervielle





Astoria dans le quartier du Queens

New York

14 05 2018

VOUS Y DANSIEZ PETITE FILLE

agenda du 25 au 21/01/2021
la main amie écrit




Lundi 25/01/2021

7h39     Comment parler d’une journée qui ne fait que commencer. En lui faisant ce geste d’une écriture barrière. En le qualifiant de chimère. En l’imaginant dans ce lieu de nulle part que l’on nomme utopie. Ce sera une journée Utopia.    7h43

Mardi 26/01/2021

6h58        ajouter : s’ajouter, étymologie d’ «auteur ». Mallarmé (l’obscur), éclaira sa plume de quelques « vers de circonstances », envoyés à ses amis, amies et familiers. Leur nom et adresse servaient de matrice aux poèmes. Ici la circonstance est cette petite musique de prose, copiée avec soin sur un agenda, comme une partition, offerte chaque dimanche aux passagers discrets, du blog « poésie mode d’emploi », qui embarquent en un clic dans l’arche des jours qui fuient.     7h09

Mercredi 27/01/2021

7h53  « Il était une fois…et il n’était pas ». Formule rituelle, ouvrant les contes majorquins. Je ne crois pas vraiment à ce que tu me contes…mais quand même, un peu.      7h54

Jeudi 28/01/2021  

7h15         Hasard objectif. Un groupe d’instituteurs/trices, de professeurs, prend l’avion pour La Havane. (isla de Cuba) pendant le vol une belle brune (son nom était Bruno), vient, souriante, me demander d’échanger nos places, pour se retrouver avec ses amies martégales, qui par hasard, sont à mes côtés. Oui, évidemment. (Je lui rends son sourire) Au retour, nous voyageons côte à côte avec « ma belle ». Le voyage va durer, continûment, 36 ans. Seule, la sale maladie, va clore ses paupières et notre rencontre dont « Hasard Objectif » nous fit don. 7h22

Vendredi 29/01/2021

7h51  « Toute la variété, tout le charme, toute la beauté de la vie, ne sont qu’un mélange de lumière et d’ombre. » (6x3x8x12 syllabes). Me voilà pour la première fois (et la dernière) de ma vie, flottant dans le grand fleuve Tolstoï, avec l’aide d’Anna Arkadiévna plus connue sous le nom titre du roman : Anna Karénine.     7h53

Samedi 30/01/2021

7h46     La lune toute ronde, un peu voilée, finit, à l’ouest, son voyage nocturne. Je sors d’un rêve cauchemar. Mon ami M. m’annonçait au téléphone qu’il venait d’apprendre le suicide de mon ami T. « Il s’est tiré un coup de fusil »…comme Ernest Hemingway. (« Ne te demande pour qui sonne le glas, il sonne pour toi)

Dimanche 31/01/2021

7h20   Je vois un poème qui tourne à vide. (l’obsession d’une certaine « modernité ») Mais le travail sur la forme, paradoxalement, apaise. Je vois ces quatre lignes qui terminent la semaine. « Quand donc finira la semaine ? » se demande Apollinaire pour son poème que j’aime le plus. « Vous y dansiez petite fille Y danserez-vous mère grand C’est la maclotte qui sautille Toutes les cloches sonneront Quand donc reviendrez-vous Marie ? »