Je suis tout feu tout flamme Je suis l’eau remontant à mes sources Je suis l’air de rien Je suis la terre des Dorio (tous laboureurs) Je suis le souffle qui ravive dès matines les braises du foyer Je suis l’eau de l’orage sur le visage de Rrose Sélavy Je suis la terre que le blé vert adoucit Je suis l’air dont s’abreuve l’alouette de Ventadour Je suis poète contumace1 à l’esprit follet Je suis la mer la mer toujours toujours recommencée2 Je suis la mère Terre (va-t-elle mourir la Mama ?) Je suis Phénix qui écrit des poèmes après Auschwitz* 1 Tristan Corbière 2 Paul Valéry *Dans cette ville (Francfort), Theodor Adorno a prononcé une grande phrase : on ne plus écrire de poèmes après Auschwitz. Disons-le autrement : après Auschwitz on ne peut plus respirer, manger, aimer, lire. Mais quiconque a déjà inspiré une première gorgée d’air, quiconque s’allume une première cigarette a décidé de survivre, de lire, d’écrire, de manger, et d’aimer. Heinrich Böll
COUPS DE CRAYONS DANS L’EAU
Ne chantez pas la Mort, c'est un sujet morbide Le mot seul jette un froid, aussitôt qu'il est dit Les gens du "show-business" vous prédiront le "bide" C'est un sujet tabou... Pour poète maudit Jean Roger Caussimon (musique de Ferré) Coups de crayons dans l’eau Dans l’eau de la claire fontaine Fontaine à côté de qui Je meurs de soif La grande soif du pauvre Songe Songe où s’abreuvent les cœurs purs Les cœurs purs de Jean Roger Caussimon Un poète camarade Que je chante la nuit Dans les caveaux Où s’balade la Mort Qu’il ne faut pas chanter

manuscrit orné d’un dessin dorio 23/11/2021
À PAS DE MOUCHE
C’est encore une drôle d’histoire ça, dit Saturnin. On se crée avec le temps et le bouquin vous happe aussitôt avec ses petites paches de moutte. Queneau à pas de mouche je fais ma page distrait par les présences d’êtres qui ont depuis longtemps disparus je fais ma page en les revoyant dire leurs vers préférés appris par cœur en leur enfance petites graines de poésie qui germent croit-on des siècles après après avoir rencontré une page où, comme c’est étrange, un étranger, un maladroit,1 à pas de mouche traça ces vers en souvenir d’Une qui disait avec ferveur ses poésies aimées depuis l’enfance à pas de mouche je fais ma page à pas de mouche la page me fait* *Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait. Michel de Montaigne 1 Léo Ferré La vie d’artiste
PRENDRE SOIN DE CLÉMENT
Vivir sin hacer nada Cuidar lo que no importa (j’ai perdu l’auteur de la citation) Vivre sans rien faire En soignant ce qui n’apparaît pas Comme essentiel (ma traduction) Sans rien faire comme les autres (c’est l’idée) Mais sans en tirer la moindre fierté En voguant (par exemple) entre les vivants et les morts Souvent à front renversé (et par exemple) En exhumant les vers vivifiants d’un poète qui chantait l’ivresse d’exister en l’an 1536 (deuxième édition) Ce fut le premier (en vérité) qui composa en français un recueil de son cru (qui l’eût cru ?) Ainsi voguant cette nuit d’un 21 novembre du siècle XXI Comme Clément Poète (comme nous) dépourvu Clément Marot Râclant rondeaux, épîtres, fleurs, blasons et psaumes Arrachés à la vue des méchants, Cruels, imbéciles, Imposant par la prison et le bûcher leurs doctrines Qui avilissent nos humanités (comme aujourd’hui, faut-il le préciser) Clément dont le blason La mort n’y mord Affirme la ferme amour Que cinq siècles après Nous aussi nous portons
GERMINATIONS
Ce qui manque à la culture est le goût de la germination anonyme, innombrable... Jean Dubuffet
1 Dans la journée je lis à petits yeux à petits feux Je cueille ici et là Fleurs inverses et fruits De mon jardin imparfait 1 Et la nuit je les r’invente Les broie et les rumine Les couche ligne à ligne Matin parfois je les propose à mon lector in fabula 2 Lecteur idéal Lectrice idéelle Qui renversent la table Sur laquelle germent nos proses communes 1 Montaigne 2 Eco 2 Poème : tout échappe et se tient à la fois. Jean-Marie Corbusier Ordonnance du réel (Le Taillis Pré) Vient de paraître Ici où je me tiens Ici où mon corps traverse chaque page À l’estime Ici où je me fuis Ici où proses en vis-à-vis S’embrassent ou grimacent Ici où je m’enroule Ici où mon « je » s’enrôle Dans un jeu à haute intensité Ici où je m’oublie Ici où je mouds le grain à grain Des paroles discrètes Ici où je t’attends Dans la rumeur des gestes Qui nous requalifient