LIVRE DE NUIT

LIVRE DE NUIT

Le jour au jour

et

la nuit à la nuit

Robert Desnos





De la nuit je ferai un livre – de liber pellicule située entre le bois et l’écorce –

De la nuit je ferai une écorce irréfléchie déployée autour du minuit de toute chose : mimographe, sismographe.

De la nuit dont un livre m’affirme qu’il faut la laisser en nous murmurer

telle une source intarissable.

De la nuit dont on fait ses livres traduits du silence

où les mots désœuvrés nous creusent et nous façonnent :

une façon de parler de ce dont on ne sait que dire.

De la nuit que l’on mesure à la démesure que tente de nous imposer

cette langue inconnue

et qui fait mouvement à mesure que les mots les plus sensés

s’accumulent sur la page,

insomnies : rêves en sommeil.

De la nuit dont l’issue est un livre qui prend feu

et que personne ne lit

un œuvre qui fait le lit de la littérature

dont on ne souffle mot

tant

le jour au jour

et

la nuit à la nuit…

NE ME LAISSEZ PAS SANS NOUVELLES





Je vais voir ailleurs si j’y suis

Ci-gît le long détour de tout poème

Je vais voir le champ de marguerites

et le tombeau de Suzanne ma mère

Je vais tracer le sillon que mon père

destinait au blé au maïs à la luzerne

Il est tard c’est la nuit noire

C’est ainsi que j’écris le mieux

L’œil circule parmi les lavandes

Des lettres dont vous n’avez aucune idée

Mais si vous m’avez lu étonné(e)

Ailleurs sur le pas de votre porte

à la fenêtre de votre vie constellée

Ne me laissez pas sans nouvelles

DIX BOUGIES SOUFFLÉES SUR LE JOURNAL INTIME DE LA DERNIÈRE BONAPARTE





PREMIÈRES IMPRESSIONS ET PREMIERS ÉMOIS

Alors, tels aussi les peuples exaltant en épopée les humbles débuts de leur histoire,

je me serais servie des universels symboles de l’humanité,

pour chanter mes premières impressions et mes premiers émois.

Marie Bonaparte (1882-1962)





NOTE

            Retrouver dans un grenier, un cahier noir écrit par une enfant d’une dizaine d’années, il y a bien plus d’un siècle, n’est ni banal, ni indifférent. Surtout si ce qui est révélé, se lit dans une langue où se mêlent les événements quotidiens, les élans instectuels (sic) fortement contrariés, voire brisés, les rêves cauchemardesques rapportés, mais aussi les sublimations et l’amour de la vie d’une fillette orpheline, dès sa naissance, de sa mère, se confiant par l’intermédiaire d’une plume et d’un encrier, sur une page quadrillée, mais toujours en cachette, de sa terrible grand-mère paternelle.

            Ce qui suit est la retranscription, sans correction aucune, de trois de ces pages.   

JJ Dorio





                                                           Saint-Cloud 2 juillet 1892

                                               Mon Cher Journal,

                   Pour mes dix ans aujourd’hui, je n’ai eu personne à qui vraiment parler.  Aussi c’est à toi, que je vais, enfin seule, pouvoir me confier. 

                   Écrire à la main sur ton petit carré de papier quadrillé me fait toujours du bien. Avec mes plumes d’acier que je chauffe à blanc à l’aide d’une allumette et qui refroidissent ensuite dans l’encrier avec un bref sifflement.

                   J’écris ceci dans le plus grand secret, profitant de l’heure qui m’est octroyée avant de me coucher. Je devrais alors, si je les écoutais, m’adonner à la lecture des livres permis et à mes prières surannées. Mais, tu le sais, sous les livres, tu apparais, et c’est à toi que je raconte mes journées.

              Aujourd’hui ma nounou Claire est venue me tirer de mon sommeil à sept         heures. Comme chaque matin elle m’a servi la phrase rituelle : 

                   – Avez-vous fait de beaux rêves Princesse ?

                   – De magnifiques Nounou Claire.

         C’était pur mensonge, car tu le sais, mon cher journal, depuis quelque temps je fais un affreux cauchemar à répétition. Un oiseau grand, lourd, à tête jaune de cheval, entre dans ma chambre, en soufflant et haletant et se met à crier :

                    – Disparaissez, disparaissez de ma vue où je mange tout ce que j’aperçois, je picore et déchiquette, écartèle et démantèle. Je nourris de chair fraîche mes enfants !

                   Je me réveille horrifiée. Et me cache entièrement sous mes couvertures dans le lit, jusqu’au moment où, la respiration me manquant, je suis obligée de          réapparaître à l’air libre. Alors, le corps recroquevillé, je chuchote et balbutie, en  répétant :

– Non, non, non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai. Tu n’es qu’un sale Corvidé ! Corvidé ! Corvidé !

                   C’est l’espèce de nom qui me vient depuis quelques nuits. Un nom-poignard pour éloigner et lacérer ce monstre. Une manière de m’encourager à gagner cette bataille nocturne.

                   Bon. J’arrête là ces horreurs et je te parle de l’après-déjeuner.   

              –  Avez-vous bien déjeuné Princesse ?

– Oh oui Nounou Claire, ces nouveaux biscuits sont un délice et un amusement, avec leur corps aux quatre oreilles et leur ventre doré qui fond dans la bouche avec le petit « Lu ».

– Fort bien. Maintenant la sonnette nous indique que vos institutrices vous attendent dans le salon Ligeia.

         Aujourd’hui j’ai commencé par la séance d’Allemand avec Gretchen Holinneck, dont les cheveux pommadés sont un peu dégoûtants. Mais les contes de Grimm qu’elle m’apprend me font rire et pleurer à la fois :

                                      Grigno, grigno, grignoton,

                                      Qui grignote ma maison ?

         Ensuite, poursuivant la ronde des leçons, Madeleine Lemaire qui m’enseigne le dessin et les couleurs, m’a demandé d’observer avec attention le massif de roses du jardin, puis un instant après de choisir trois roses, de la plus claire à la plus sombre.

         J’ai longtemps hésité, tant son désir paraissait impossible à satisfaire. Puis je me suis laissé guider par mes narines qui ont choisi trois parfums correspondant à trois fruits : pêche, abricot et cédrat.

         À partir de cet instant nous avons cherché les couleurs qui correspondaient le mieux à celles des trois roses. Madame Lemaire très sérieuse, portait un pince-nez retenu par un fil qui passait sur son oreille gauche.

         Quand nous eûmes fini de pastisser, la matinée était avancée. C’est alors qu’est apparu Bonne-Maman; avec ce faux sourire enjôleur que je déteste. La vieille Mère-Grand était accompagnée d’un drôle de monsieur barbu et remuant qui transportait une grande boîte sur pieds.

– Monsieur Blondelet, a dit Bonne-Maman en me désignant, voilà Mimi. Vous allez faire d’elle le plus bel autochrome de petite fille jamais réalisé. Nounou Claire est à votre disposition pour l’habiller de couleurs à votre convenance.

         Quelques instants après j’étais parée comme une poupée : chapeau haut comme une cloche, tunique bleue, chemisier blanc et jupe parme, avec des guêtres mettant en valeur mes deux jolis petons.

Le tout dans un décor rapporté de la Corse familiale : muret de pierres grossières et ce pied d’olivier millénaire sur lequel je m’adossai.

         – Ne bougez plus, l’oiseau va sortir, a dit l’autochromiste derrière sa   chambre en bois.

         Je me suis tenue droite, l’air décidé, mes lèvres fines allongées mais sans sourire; ce n’était pas d’un gibbon dont on tirait le portrait, mais d’une petite fille dont l’arrière-grand-père était un frère de Napoléon.

         Pour la seconde pose, on planta une rose sur le vieux tronc d’arbre. 

         À la fin de la séance Bonne-Maman m’a félicité pour ma patience et m’a promis une épreuve, une photo coloriée. Je la glisserai, cher Journal, à la page d’aujourd’hui, que je finis là de peur que Nounou me surprenne.

nb. le postscriptum, a été effacé.

COMMENT J’AI QUITTÉ LE DIVAN : deux lettres d’un zèbre à la sortie de son analyse

Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça…

                                            Georges Pérec (La vie mode d’emploi)               





       

         Oui…mais non. Ce n’est pas ainsi, que ça va commencer.

C’était pourtant, semblait-il, réglé à l’avance, comme sur du papier musique.

            Mais voilà, les trois à quatre feuillets, sous forme de lettre, qui devaient rendre compte de cette expérience unique, ont été commencés, entamés, raturés…et tous jetés au panier.

            Ce n’était pourtant pas la mer à boire, il fallait juste essayer de faire remonter à la surface des pages quelques mots, de laisser traces d’un espace, toujours le même, où l’on avait été prié, invité, sollicité, de parler « comme ça venait » :

            – Tout ce qui vous passe par la tête, avait dit l’analyste.

            Oui…mais non. Cette lettre qu’il fallait écrire, pour rendre le conte audible, s’enlisait dans l’hiver des précautions oratoires, dans « lebuisson de questions », où, a dit un poète, nul oiseau ne peut faire entendre son chant.

            Et d’abord, et surtout, les destinataires de la lettre s’évanouissaient les uns après les autres.

            Ma chère Alice, Mon cher Jean, Très honoré professeur, Très chère dormeuse… toutes ces formules d’appel et de reconnaissance ne pesaient pas lourd et la glace n’arrivait toujours pas à se rompre.

            Le dégel des paroles, cette hache de Kafka qui doit « briser en nous la mer gelée », se manifesta pourtant, de la manière la plus inattendue et triviale, un jour que notre homme mangeait des gnocchis chez Riri, le restaurateur du coin. Voilà que c’était venu, sur un coin de table, sur une nappe de papier. V.  était resté jusqu’au soir,  remplissant quatre nappes d’écriture et un cendrier de gitanes papier maïs.

            Puis, retour rue Linné, au fond de la cour, repas avec Marguerite, repos sur le divan en écoutant « Tomorrow is the question » de Coltrane/Don Cherry…et le reste.

            Enfin, autour de minuit, V. assis à son immense bureau, lardé de coup de plumes sergent-major, avait commencé le tapuscrit des quatre lettres promises.

            Quand il rangea sa vieille Hermès Azertyuiop, l’aube d’été aux doigts roses illuminait sa rue et le jardin des plantes attenant.

                                                           Paris, café de la Marine, le 7 juillet 1977

            Ma chère Alice,

                        Je t’ai promis de t’envoyer un mot quand je serais sorti du labyrinthe de l’analyse. Voilà, c’est chose faite. J’émerge, j’existe, j’en sors.

                        Mais pour y parvenir, tu t’en doutes, ça n’a pas été toujours folichon. Enfin, j’ai parlé tout azimut et j’ai gardé le silence, j’ai rouvert les plaies mal cicatrisées, je suis monté au trapèze, sans avoir la moindre idée de la manière de redescendre, jusqu’au jour où j’ai entendu, avec surprise, mon bredouillement se changer en une voix étrange qui me disait le fin mot de l’histoire.

                        Ce jour-là je raturai divan pour le remplacer par divin.

            Et maintenant je repose en paix.

                                                    Je t’embrasse Alice.

                                                              Valentin

PS 1   En relisant certains exercices oulipiens que nous avions faits en commun au Moulin de Jézeau (Hautes Pyrénées), j’ai retrouvé ce délicieux distique écrit par notre amie Jacqueline et qui te va comme un gant :                                                                       

                                                 « Assise dans cet immense

                                                    Jardin du temps suspendu »

J. Saint-Jean

PS2 « Les éléphants sont généralement dessinés plus petits que nature, mais une puce toujours plus grande. »

                                                             Jonathan Swift         

                                                         (Pensée sur divers sujets)

PS3 Je me souviens des choses faites en commun : la préparation d’un bortsch pour nos trente ans, la répétition à chacune de nos rencontres de ce vers jubilatoire : « Soyez russe, borusse, anglais, autrichien, »l’achat d’un borsalino aux puces de Saint-Ouen, les promenades enfantines  au Parc Montsouris. 

                                               Paris 7 juillet 1977

                                                     assis sur un banc du parc Montsouris

                        Mon cher Jean,

            C’était quand déjà ? Cette question réitérée, suscite tu le sais, chaque fois que nous nous rencontrons maintes plaisanteries – et jamais les mêmes. Mais cette fois, ce n’est pas pour rire; il y a une réponse : c’était, réellement, du 1° mai 1971 au 18 juin 1975.

            Quatre ans pour rêvasser sur un divan, en regardant les moulures et les fissures du plafond, allongé, la tête, sur un mouchoir blanc, en ouest-nord-ouest, les pieds en est-sud-est.

            Quatre ans dans ce lieu clos, hors temps, scandé par les séances rituelles, scrupuleusement notées sur mon agenda d’un grand S., que je faisais suivre, après coup, d’une épithète plus ou moins dérisoire : merdouilleuse, cafouilleuse, nostalgieuse, filandreuse, mais aussi, quelquefois, chic, bath, mastoc, rococo.

            Mais allons droit au but : tu m’as demandé « un retour d’expérience », mais sous l’angle de la ruse, comme si, telle la déesse Métis, j’écrivais accroupi sous le siège de Zeus.

            Un rude défi, tu en conviendras. Essayant toutefois de ne pas trop te décevoir, je me suis souvenu de ces séances où, pour conjurer le silence, je m’étais inventé un clown intérieur qui jonglait avec ses phantasmes, papa-maman, zizi-panpan, ses chiasmes et ses manières de contourner l’obstacle.

            Comme l’Autre, assis derrière moi sur son fauteuil, se faisait oublier, la plupart du temps, au lieu de faire machine arrière, d’actionner la navette du refoulé d’antan, comme il était convenu, je me mettais à vaticiner, changeant de registre, de voix, de débit. Des gamineries, rappelant nos rêveries d’anticipation par l’attrait du narquois, du paradoxal, du stravagant.

            Ainsi ai-je le plaisir de joindre à la présente ces quelques improvisations hors propos freudien, que je recopiais sur sainte Azertyuiop, en revenant des séances de sublimation.

            Et peut-être, somme toute, ce furent ces exercices cachés qui hâtèrent l’ultime révélation.

            Mais chut! Aucun ressac ne navre encore ces aurores.

                                   Je te serre la pince de nos Causes Communes.

                                                           Valène

PS1 Tu peux tituler mes vaticinations : le lieu d’une ruse.

PS3 Aphorisme : « athée récent, échangerait bon dieu vivant, contre bon vieux divan. » DAC

PS2 Exergue : « le génie c’est l’erreur dans le système. » KLEE

            NB   Les lettres au  Très cher professeur et à la Très chère dormeuse, sont pour l’instant introuvables. Avis de recherche aux amateurs qui aiment fouiner dans les cabinets particuliers.

            Les citations ainsi marquées sont de Georges Pérec : la citation est donc le lieu (au sens plus rhétorique que spatial) élémentaire de l’improvisation, le chemin ou, au moins, le relais nécessaire de toute invention.

JJ Dorio

LECTURES :

Georges Pérec : Les lieux d’une ruse (Cause Commune 1997); et tout le reste.

David Bellos : Pérec « une vie dans les mots. »

Jean Duvignaud: Pérec ou « la cicatrice. »