L’HORLOGE DE SABLE

le feu secret qui me rongea

Faire un poème est une fête où le rituel « organise tout le possible du langage ». Ce peut-être bref, un feu d’étincelles, ou très long, interminable. On essaie, des heures entières, d’arbitrer, en vain, les conflits permanents entre « l’oreille », le son, et « l’esprit »,  le sens.

La fête finie, que reste-il, si ce n’est ce peu de grains, sur le papier ou dans le sablier d’un recueil, que l’on dit de « poésie ».

« Et nous les os devenons sable et poudre », écrivit Villon, en forme de ballade, pour ses « frères humains », s’attendant comme lui à être pendus.

Il est un autre poète, que tout le monde a oublié, qui, filant la métaphore, se vit, lui aussi, « se la couler douce » après sa mort, dans « l’horloge de sable » :

« Le feu secret qui me rongea

En cette poudre me changea

Qui jamais ne repose. »





Charle de Vion, seigneur de Dalibray.

1590-1652

CALLIGRAPHIES SECRÈTES

ces moments uniques où l’on sort de la durée




« O Scribes qui du bout

Du bâton augural

Tracez de l’alphabet

Les ténébreux jambages »

Victor Hugo





Tout de bric et de broc

Je recopie Hugo

Le lire in extenso

N’est pas donné à tous

De ses vers alignés

Numérotés par dix

J’extrais parfum poison

bien mal silence bruit

J’annule les virgules

Et points d’exclamations

Puis le pinceau agit

Entre calme et violence

Toujours en pleine nuit

Et sans souci de plaire

Calligraphies secrètes

Du faire et laisser-dire

Accords avec les vers

Mais sans leur ressembler

Dans la marge ainsi

Sont mes hypnographies

Le scribe et les jambages

 Du bâton augural

Les inscriptions votives

L’obscurité des signes

La clarté de la main

Qui remonte les nuits

Sibylles et pythies

Paroles sans écrits

Qui que tu sois prends garde

Aux formules écrites


	

ON NE SAISIT RIEN

calligraphies 31/07/2020




On ne saisit rien. C’est ce que comprennent peu à peu, ceux et celles qui s’obstinent, avec méthode et persévérance, à lancer leurs calligraphies, leurs graphismes, leurs exorcismes, leurs écrits de rêves et d’émotion. Sur chaque page blanche, sur le poème qui à mesure qu’il s’invente nous métamorphose.

Chatoiements, bigarrures, danse de la mémoire qui recule vers le futur, images à foison, qu’il faut croiser avec nos corps de l’enfance au crépuscule, sur le manège de nos vies, nos lectures, nos musiques sonnantes et dissonantes et l’apport inestimable de nos si rares soutiens de vie.

Et après, petites graines feront pousses nouvelles, ou s’en iront sans reprises dans le néant.


	

À LA RECHERCHE D’UN LIVRE QUI CACHE LA FORÊT DE MA BIBLIOTHÈQUE

épisode 3

3   DEUX ÉCRIVAINS CONNUS AU MILIEU DES DOCTEURS ET UN INCONNU PARLANT LUNFARDO AVEC DES TUPAMAROS

Cette brume insensée où s'agitent des livres, comment pourrais-je l'éclaircir ?

une citation de Raymond Queneau modifiée

Je ne peux pas lire Georges P. sans écrire avec lui. Nos lettres se chevauchent, creusent des secrets qui n’ont jamais été communs, mais, par la seule grâce de l’écriture, partagés.

Cette nuit je « nous » écris sans programme oulipien, sans destinataire réel et sans assurance d’achever la tâche. C’est rassurant d’ailleurs, si on y pense. Personne ne sera en mesure de m’en faire reproche.

Georges P., écrivain des boutiques obscures, que les choses rendirent célèbre, publia son W ou le souvenir d’enfance, dans la Quinzaine littéraire, entre septembre 1969 et août 1970. Pile poil, à l’époque de mon séjour en Coopération au Venezuela. Ce fut sous forme de feuilleton, comme Honoré qui publia la muse du département, du 20 mars au 29 avril 1843 dans le Messager.

Balzac fait onduler son histoire, de Sancerre, au bord de la Loire, « sur la lisière du Berry », jusqu’à…(c’était couru) Paris.

Gerges P. a un flash, dans une gargote de la Giudecca, à Venise, qui le conduit en Terre de Feu, en passant par Villard-de-Lans, mais pas à Caracas.

Ceci posé, toute personne, n’ayant pas commerce avec le milieu littéraire, fuirait pareilles incongruences (le mot du dictionnaire est « incongruité »), ne voudrait, en aucun cas, se trouver plus longtemps mêlé aux projets d’écriture de nos deux fantassins des Lettres et des Arts.

Oublions. Les romans les plus insidieux tournent la tête de Dinah, la muse de Sancerre, plagiat anticipé de la Bovary. Et les souvenirs impossibles de l’enfance plongent le feuilletoniste de la Quinzaine, dans une scène vue chez Rembrandt « Jésus au milieu des docteurs ».

En face de ma maison de naissance, il a une église qui sonne les heures, les demis et l’angélus. Rien qui anticipe, mon rendez-vous, cinq lustres plus tard, dans un bistrot de Buenos Aires, ou des révolutionnaires Tupamaros, se réunissent, pour soi-disant étudier le lunfardo, argot des porteños.

Il y a dans tout roman sur la vie, autant de remue-ménage que de remue-méninges, où le héros passe à deux doigts de la catastrophe, ou l’héroïne éprise tombe dans le piège amoureux d’un loustic. (Celui imaginé par Honoré s’appelle…Lousteau.)

On disait, l’animal ! Il court, il court, son sabot à l’assaut, tantôt Swann, tantôt Robinson.

L’animal saisi par l’inspiration, matin d’un vingt juin, composa madrigal, lai, ru fluvial où tout soudain, s’abolit. Hi ! Hi ! Hi !

Selon Tonton Cristobal, quand Georges P. naquit, le samedi 7 mars 1936, à l’Athénée de Paris, on jouait la guerre de Troie n’aura pas lieu. Et selon les archives de mon quotidien du soir que je lis matin, le 24 mars 1945, à Renaissance, on jouait Aurélie, « vierge mûrissante déchirée par les ongles de Vénus » (sic).

Lui naquit à Paris, et moi dans le département dont le chef- lieu est Foix, ma mère, je l’atteste, élevait dans notre village, des oies, mais c’est mon père qui allait vendre au marché leurs foies.

« Priez pour le pauvre Gaspard ! », Verlaine ainsi achevait sa chanson sur le pauvre orphelin rejeté par « les hommes des grandes villes », les femmes qui ne le trouvaient pas « malin » et la guerre qui refusait qu’il allât s’y faire trouer la peau. Gaspard Hauser chez Georges P. devient Winckler.

D’un paragraphe l’autre, l’enquête sur « soi-même comme un autre », se poursuit. Tout y passe, journaux, cartes postales, photos (plus ou moins jaunies), chambres obscures et claires, rencontres, témoignages, lectures et Compagnie.

À LA RECHERCHE D’UN LIVRE QUI CACHE LA FORÊT DE MA BIBLIOTHÈQUE

épisode 2

on pourrait aussi bien écrire À la recherche d'une identité perdue

2  LE LIVRE RETROUVÉ

Revenu dans ma maison à livres, j’ai poursuivi mon enquête, en tombant sur « Laissé pour conte ». Tout un programme pour cet auteur, inventeur revendiqué de « l’autofiction », et qui commence par évoquer ses souvenirs de 1940, il avait douze ans. Période que Marc Bloch, l’exemplaire historien, a appelé « l’étrange défaite », dans un texte vibrant, qu’il n’a pu voir imprimer. Je ne sais si je fais bien de l’écrire, mais soudain et par mimétisme, je me mets à songer que pour nous, natifs du printemps 1945, peut-être que ce moment, à l’encontre de l’enthousiasme recouvré*, avait aussi, vu la suite de l’histoire, quelque chose de « l’étrange victoire ». Mais n’étant pas historien, je suis incapable de prolonger cette intuition. Par contre, j’ai peut-être avancé dans la recherche de ce livre qui après avoir « caché la forêt » de ma bibliothèque, est aussi ce livre « laissé pour conte ». Le livre, forcément d’une vie, que je m’efforce d’écrire, comme une fable, que je découvre étonné, par la vertu de l’écriture incertaine mais résolue. Une fable qui joue sur les deux formules qui peut-être ont toujours cours dans l’île de Mayorca : érase una vez y non era,  « il était une fois et il n’était pas ». Il était une fois et il n’était pas, le paquebot Liberté sur lequel j’embarque imaginairement avec Serge Doubrosky, l’automne de mes 50 ans. Il était une fois, la jubilation de saluer la statue du même nom, suivie de l’angoisse d’être ou de n’être pas reconnu apte à fouler le sol de New York, passant par le centre de tri, l’îlot d’Ellis Land. L’arbre, ou plutôt le livre, qui cache la forêt de ma bibliothèque m’apparaît enfin. Il fut écrit, selon les indications de l’auteur qui closent rituellement les livres de 1970 à 1974, pour la date, les lieux indiqués devant être lus comme une énigme : Paris- Carros-Blévy. Mon exemplaire montre sur la jaquette une photo, 12×20 cm, en noir et blanc d’un mur ancien avec une porte condamnée. Au-dessus d’elle, on lit, en caractères noirs un peu passés, COIFFI/…DE DAMES. Le titre en jaune écrit au pochoir mesure 8 cm en hauteur. W. Un petit trait au-dessous, puis un nom en minuscules : georges perec. En ôtant la jaquette, on découvre la première de couverture : Georges Perec (en noir), et au-dessous en lettres rouges :

W

ou le

souvenir

d’enfance.