AU PLUS PROFOND DU LABYRINTHE





Étendant les mains hors du lit, Plume fut étonné de ne pas rencontrer le mur.

« Tiens, pensa-t-il, les fourmis l’auront mangé… » et il se rendormit.

Henri Michaux


je ne suis pas dans le monde

mais dans mon lit

je ne suis pas dans la lune

mais dans le livre d’un certain Plume

je ne suis pas dans les lieux communs

mais dans ma chambre d’éveil

je ne suis pas un loup au pelage roux

mais un loup qui passe entre les mailles

et les manilles du temps présent

je suis le verbe maladroit

de cette ébauche de poème

abandonné au plus profond du labyrinthe





Tu laisses quelqu’un nager en toi
Michaux
acryliques encres de chine sur toile
Dorio

DERNIER FEUILLET

« La solitude de l’écrivain est toujours à terme la promesse d’une communauté des lecteurs »

Philippe Lacoue-Labarthe

à Pauline Dorio

Dernier feuillet d’un carnet de bord offert par ma fille qui y vit : « Agenda. New York ». Écrit à la main qui court sans trébucher jusqu’au mot dernier.

En l’attendant je temporise, je tends mes pièges aux cinquante lecteurs qui s’y laissent prendre avec délices et orgues. Je (long arrêt).

Dernier feuillet d’Abyssinie sur lequel le poète des Illuminations solde ses comptes de marchand d’armes destinées au roi Ménélik.

Dernier feuillet où l’on se fond on se dilue en oubliant qui l’écrivit Une Voix sans personne : credo paradoxal d’un poète cher que je lis et relie à ceux et celles qui écrivent comme personne.

Dernier feuillet qui s’accomplit sur l’autre scène, celle où l’on s’avance anonyme et masqué. Murmures de paroles reprises par une troupe légère, qui donne vie à cette… légèreté.

Une Voix sans personne Jean Tardieu

LE GOÛT DES MO(R)TS

 
Le goût des mots 
Toujours nouveaux
Toujours manquants
Ou disparus
 
Les distingués
Les putassiers
 
Le goût des nuances
Fixées par l’écrit
Suggérées par la langue
Qui parle au papier
Comme Montaigne le dit
En ses Essais
 
On parlécrit
En murmurant Verlaine et Valéry
Tout ce qui nous fait du bien
Dans la voix des poésies
Du moindre brin de paille dans l’étable
Au toit tranquille où picoraient des focs
 
Toujours nouveaux
Toujours épris
De créations verbales :
Je me recroquemitoufle
Je t’rêve
Je t’raime
Je t’arc-en-ciel
Je tramway nommé désir
 
Le désir de tout dire
Et je manque de mots
Le désir de se taire
Pour penser à ses morts
 
Le goût des mots
Le don des morts
Désormais vivants
Uniquement sur nos lèvres
Et dans la manière folle
De leur écrire
En langue belle
 
(il faudrait continuer)
 
 
je me recroquemitoufle (chanson auteurs : Amade, Delanoé, compositeur Bécaud)
je t'rêve (Dorio éditions Rafael de Surtis)
je t'raime (titre d'une toile peinte par Hérold)
le tout est de tout dire et je manque de mots (Eluard)





	

UN FAGOT DE PROVISIONS INCONNUES

Une minute, une seule, va passer – passe, passe, passerelle – entre le premier et le dernier mot de ce court texte manuscrit.

C’est ce que je me dis, en première intention, laissant courir la plume, par monts et par vaux.

Avant de m’arrêter.

Car, je n’ai pas de montre, pour vérifier, et mon régime d’écriture s’apparente à une flânerie sans fin.

Par petites touches sur le papier, puis sur le clavier, qui font flamber ce fagot de provisions inconnues.*

* Montaigne (De la phisionomie)

LA POÉSIE EST UN ART DE SURFACE

 


La poésie est un art de surface
Tissée de mille plis
Cosmos parure
Parlure diaprée
Assurée par quelques êtres tenaces
 
La poésie est un art de Nature
Sa robe d’apparences
Ormeaux rivières
Arbres à miel
Plumes parades
Des voix vives animales
 
La poésie est un art de maraude
Matériaux de récupération
Citations en remploi
Mémoire personnelle en conflit
Avec le monde qui brise sans cesse le fil
 
Art de surface
Art de nature
Art de maraude
 
Je plaide coupable d’être cette personne
qui pratique cet art en toute innocence