À l’approche du poème, aurore et crépuscule redeviennent la nuit, le commencement et le bout de la nuit. Le poète y jette alors son filet, comme le pêcheur à la mer, afin de saisir tout ce qui évolue dans l’invisible, ces myriades d’êtres incolores, sans souffle et sans poids, qui peuplent le silence.
Edmond Jabès (1912-1991)
J’ai
un territoire, en apparence étroit, infime, invisible ; ma chambre, mon
lit, cette carte où je prose ces quelques lignes, au milieu de chaque nuit,
dans la plus extrême des solitudes.
J’ai
un territoire concomitant, immense, impersonnel, en mouvement perpétuel du
connu vers l’inconnu, où « un autre que moi » réside, se désaccorde à
ses croyances en s’accordant à des auteur.e.s de toutes disciplines, qui
instaurent d’autres distances à des connaissances à renouveler, une intensité
et des rythmes qui opèrent mues et métamorphoses.
Ce que
j’essaie de dire là, ne peut passer que par une écriture, hésitante, ralentie,
sans prétention, dont les motifs tissés ont besoin au matin de reprises sur le
clavier azertyuiop, de contrepoints…en suspens.
C’est bizarre l’écriture* Qui êtes-vous quand vous écrivez ? Notez bien vous n’écrivez pas à votre notaire à votre mère à votre ulcère à votre amie dernière Non vous écrivez sur votre page vierge devenue peu à peu bleue noire ou rouge selon la couleur de votre stylo crayon fino – c’est la marque de la pointe fine qui trace ces signes mots et lignes – C’est bizarre l’écriture la formule initiale qui a enclenché ce pataquès pâté patchwork pastis a sauté aux yeux de lecteur de celui qui s’est lancé dès lors à corps perdu tête baissée dans l’exercice de ce bourlingage langage sorti des limbes d’une nuit plate comme on dit de l’eau ou du nom donné à une ferme de son village « Plate » « Pégarou » « Brioulette » « Saint Valentin » C’est bizarre l’écriture offerte ensuite par la magie de la conversion numérique à une poignée de lecteurs qui s’y fondent s’y plaisent y prolongent leur imaginaire ou s’en désintéressent C’est bizarre la lecture
écriture blanche passante des nuits où l’on demeure éveillé tel un feu follet il est 1:48 c’est le commencement le premier coup de dés les chiffres du hasard d’un homme approximatif il est 1:56 en attendant la suite qui ne vient pas tes oreilles participent au grand bal des acouphènes il est 2:02 tu songes à Moby Dick à l’obstination de la mort vieux capitaine poursuivant la baleine blanche là-bas laine blanche flocons de neige et ceux d’argent et que n’ai-je en cet instant le duende des gitans et le murmure des maîtres disant leurs vers anciens il est 2:07 mais peut-être faut-il oublier leurs chimères soleils noirs et obscures clartés la tache aveugle la vache aveugle des nuits obscures vaca ciega en la noche oscura il est 2:17 dizesept police secours crient les provençaux au loto des familles recomposées il est 2:20 tu t’accroches aux mots tu erres sur l’aire des vents contraires jetant les grains du clinamen il est 2:22 les trois deux apparaissent en rouge sur le petit réveil posé sur tes livres de chevet il est 2:24 tu changes de page tu entres par la porte sud de l’oppidum sans nom il est 2:25 tu aimes les fleurs d’encre les encres blanches des amandiers les amours jaunes du mimosa que tu as planté à la naissance de ton petit-fils un vingt-huit février il est 2:34 homme patient homme industrieux homme égaré homme tranquille prosant ses vers de fourmi il est 2:36 tu te frottes à la langue d’oc des troubadours l’éclair du trobar clar l’obscurité du trobar clus 2.38 tu revois le clos entouré de cactus candélabres dans les hautes terres de Goajira sous la clarté de la voie lactée où marchent interminablement les indiens morts il est 2:39 le feu sous les cendres le peu de miel que l’on prélève sur l’arbre à maux il est 2:44 encore quatre minutes monsieur le bourreau bour et bour et rataplan à rebours du temps compté de nos nuits blanches il est 2:46 l’espèce de poème rend grâce et se brûle sous le réverbère des éphémères il est 2:48 une heure est passée dans l’immédiat du gazouillis d’une main sur une feuille blanche quelque part dans l’inachevé références 1:48 L’homme approximatif Tristan Tzara 2.02 Moby Dick Herman Melville Marie Guillaume Apollinaire 2:24 Sur l’oppidum sans nom Jean Jacques Dorio 2:38 Le chemin des indiens morts Michel Perrin 2.48 Rilke il est 3:48 une heure de plus a passé recopiant sur le clavier en le modifiant quelque peu le manuscrit du premier jet