L’ENTRÉE À RAFAH

On écrit bien que seul. Sans personne alentour. Sans personne à qui parler. Forcément.

On écrit mal aussi. Mille choses nous assaillent. On ne sait par où commencer. Penché sur le jardin d’herbes folles, le journal de papier que l’on vient de sortir de la boîte à lettres, ainsi que deux livres. Un troisième à moitié lu, emprunté à midi à une amie. Et pour compléter ce tableau, de la musique tournant dans ses oreilles appareillées.

Oublions. Arrêtons. Avant de vraiment commencer.

Le nouveau c’est en même temps l’ancien : dans le nouveau lancien se reconnaît et devient facilement intelligible. Théodore Adorno

Le nouveau c’est : L’entrée d’Israel à Rafah fragilise lespoir de trêve.  Le Monde mercredi 8 jeudi 9 mai 2024

L’ÉCHANGE DES MÉMOIRES

Échangeant nos mémoires cousues de fils noirs ou dorés 
de chansons d’un autre âge d’il y a plus d’un an que j’t’attends
Celui que l’on fut : jeune homme à la deux chevaux dessinée par Giacometti
Celle que l’on a été : traversant l’Atlantique en Concorde dans une robe d’Arlésienne signée Christian Lacroix
Échangeant nos paroles dans une poésie qui boîte en prose
mais qui poursuit tant que vivons notre diction
Une langue qui, puisant dans la réserve, nous préserve de l’aphasie

deux chevaux : dessin d’Alberto Giacometti

J’AIME LES SECRETS

J’aime les secrets
Je n’aime pas les étaler
J’aime la recherche des mots pour les dire
Je n’aime pas les beaux parleurs d’un soi vide
J’aime les livres que l’on fait dans le jardin des langues en friche et qu'il s'agit de revivifier
Je n’aime pas les pensées des mortels qui se satisfont d'assurances creuses
J’aime le travail poétique à l’écart et qui brise toute facilité acquise
Je n’aime pas les leçons magistrales des hommes en majesté
J’aime tourner la page
Je n’aime pas particulièrement cette page

AU TRAVERS DE MA NUIT

Je ne vois plus le jour
qu'au travers de ma nuit

Je ne vois plus la nuit
Que comme un jour sans fin
Toujours en mouvement
De rêves en rêveries
Les images me fuient
Les images me font
Un corps de magicien
Un corps écartelé
Qu'un poème parvient
À rassembler parfois
Et d'autrefois je laisse
Aller le pur hasard

l'amorce en italique est de Jules Supervielle




J’IMAGINE

J’imagine Montaigne sur le cheval du temps à sauts et à gambades
J’imagine Mallarmé remodelant sans cesse son pitre châtié
J’imagine Tristan Corbière écrivant après chaque marée sur la plage des Amours jaunes
J’imagine Tardieu monsieur Jean qui danse le tango avec la Môme Néant
J’imagine mes amis Claude et Jacqueline l’une au jardin d’Alice poussant l’escarpolette du temps suspendu, l’autre faisant et défaisant sa cibiche de papier païs
J’imagine les Images que la lecture d’un poème nous donne et qui nous touche en profondeur parce que nous aurions pu les créer être parlant et résonnant
J’imagine sans fin tant que vivrai tant que vie vraie nous est permise en faits et dits en chansons en accords

précisions : les amis Claude Brugeilles et Jacqueline Saint-Jean, l’Image selon Gaston Bachelard, les dernières lignes de Clément Marot
À sauts et à gambades Jean Jacques Dorio Encres Vives 402 janvier 2010

J’imagine 3 hypnographies du 7 mai 2024