LA JEUNE FILLE EN FLEURS ET L’AVIATEUR

La question est délicate de savoir s’il faut lire ou non un auteur à la lumière de sa vie.  Anne Carson (Atelier Albertine)

J’ai été une de ces jeunes filles en fleurs qu’un narrateur pervers polymorphe affubla du nom d’Albertine.

Dans sa fiction, il me fait mourir sur un cheval emballé qui m’aurait jeté sur un arbre, en Touraine.

Dans la réalité je suis mort simultanément dans la cabine d’un avion qui s’est « craché », dans la baie d’Antibes disent les uns, ou bien après, près de l’île de Riou, au large de Marseille, affirment les autres.

Cependant pour être juste à l’égard du narrateur précité, nos morts ont un point en commun. Elles ont été précédées pour chacun de nous deux, par l’offrande, sous forme d’inscriptions, de quatre vers du célèbre poème de Stéphane Mallarmé, le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui. Les mêmes vers en effet, sur la proue du yacht d’Albertine et sur le fuselage de l’avion. Fondu enchaîné du ciel et de la mer, pour ces cygnes (signes) d’autrefois, qui aujourd’hui libérés du stérile hiver, retrouvent l’impact symbolique de la définition rimbaldienne de l’éternité : c’est la mer mêlée au soleil.

AMAS DE RIMES

J’ai le goût de l’invention et de la rareté
Celui du bol où infusent mes rares thés

J’ai le goût d’étrenner nuit à nuit mes vers
Et celui d’écouter mille discours divers

J’ai le goût d’écrire plus ou moins des ballades
Celui d’accompagner Montaigne 
Qui sur son petit cheval se balade

J’ai le goût de chanter Brassens à domicile
Celui d’ouïr chansons gaillardes et indociles

J’ai le goût de semer à tout vent buissonnier
Mes petites fleurs bleues de vrai saulnier

J'ai le goût de la mise en suspens
De l'ego devant le texte 
Qui va et vient et nous métamorphose
j’ai le goût de confier mon texte à une voix sans personne

MES LECTEURS

Ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes.

Marcel Proust


Oui, mais comment, chère lectrice, cher lecteur, lire en toi-même, 
si ce n’est en lisant ton « livre de signes inconnus », 
si ce n’est en écrivant  pour toi-même, à ta manière, 
après avoir été stimulé par le poème sous tes yeux,
dont tu t’évades pour t’adonner à « la vie enfin découverte et éclaircie, 
la seule vie par conséquent réellement vécue, (celle de) la littérature ».

guillemets Marcel Proust (Le Temps retrouvé)

Cette vie qui en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez « l’artiste ».
Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir.
M.P.


NOS MÉTAPHORES VIVES

L’énigme du discours métaphorique c’est, semble-t-il, qu’il invente au double sens du mot : 
Ce qu’il crée, il le découvre
Et ce qu’il trouve, il l’invente.

Paul Ricœur (La métaphore vive)


Ça s’coue la vie
La vie, ça s’coud
Par tous les bouts
Portant le joug 
Des peines quotidiennes
Ou bien pis 
De supplices de l’estrapade
En Enfer des camps
Où l’on extermine
À tout va

Ça secoue la vie 
La vie ça se coud
D’un texte à l’autre
C’est le fil rouge
D’une main qui refuse
De vivre pour rin
Marionnette vide
De la Môme Néant 1
Qui quoi qu’elle dise
Fasse et pense
A’xiste pas

Mais cependant
Face à ce qui se dérobe 2
Un texte poétique
Amorce l’ouverture
De notre sac de peau
D’où gicle la forme
D’associations libres
L’ébranlement salutaire
De nos métaphores vives


1 Jean Tardieu 2 Henri Michaux

SUR LE COURS MIRABEAU

J'ai souvent écrit sur le cours Mirabeau
Mais jamais à califourchon dans les platanes 1

J’ai écrit sur des ronds de bière
Et sur l’écorce des mêmes arbres

(et au retour dans l’atelier sur des planches
où j’avais passé préalablement le rabot)

J’ai écrit au célèbre café des 2 G
Mais jamais à mes chers G.Perec et G.Perros

J’ai écrit en haut du Cours au Roy René
Pour l’informer que les pigeons
Ornaient sa couronne de déjections

Mais il n’a pas compris 
Mon langage (trop) fleuri

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Sur le cours Mirabeau roulez poèmes


1	Pierre Lartigue (1936-2008)

voix jj dorio 7 juin 2022 4h00