Ma chère Jo Je t’écris sans savoir où tu en es et ce que tu penses. Je t’ai perdue, souviens-toi, il y a sept ans. Je t’écris dans notre couche commune que j’ai désertée à de rares exceptions, essentiellement pour aller chez notre fille cadette à Paris puis à New York. Je t’écris sans trop savoir moi aussi où j’en suis et ce que je pense. Cependant, tu t’en doutes, je n’ai pas abandonné, j’ai continué mes instants créatifs à sauts et à gambades. Tu sais pour l’avoir intimement observé combien j’aime laisser toujours une place pour l’inattendu, le coup de raccroc, dixit Tristan Corbière, la chaise en grain de paille de Vincent qui espérait y asseoir la Beauté… Je t’écris, hasard objectif du calendrier, en cette nuit qui commence l’équinoxe d’automne 2021, ce 22 septembre où, chante Brassens, au diable vous partîtes…
Author Archives: Jean Jacques Dorio
AUTOMNE NICHÉ SUR UNE FEUILLE DE PAPIER
À livre ouvert mais sans trop de pouvoir sur ses lignes qui se déroulent et s’échappent comme des serpents À livre ouvert faisant crisser les mots gros-gras-grand-grain-d’orge qui nous remettent en tête nos années-théâtre À livre ouvert tournant dans cette nuit d’équinoxe de l’automne les pages à l’envers lecture improvisée pour oiseaux migrateurs À livre ouvert pages arrachées et qui s’envolent capricieuses offertes à notre humaine condition qui en ces temps crépusculaires aiment plus que jamais partager l'esprit des couleurs des lumières et des sons Toute la part fragile de l’enfance de l’art posée sur cette feuille qui fit assaut de mémoire
BERGERONNETTES ET BOUSTROPHÉDONS
La poésie n’est pas la vérité : elle est résurrection des présences, histoire transfigurée en vérité du temps sans date. Yvon Belaval (1908-1988) Dans ma rue entre le sept et le onze une bergeronnette fait interminablement son numéro Elle suit la charrue de mon père qui tranche la terre de Boulbène comme du bon pain Elle est jaune mon amour et tu le sais il n’y a que moi qui voit la petite fée suivre le sillon et se retourner Exactement Comme ces vers Que l’on appelle Boustrophédons Exactement Comme ce chant perdu Du bouvier Qui plante dans mon cœur Son aiguillon nb Roland Barthes m’autorise à appeler les éléments rapportés dans ce ce poème des "biographèmes »
L’ÉTHIQUE D’UN POÈME
Os antiguos invocavam as Musas Nós invocamo-nos a nós mesmos. Alvaro de Campos alias Fernando Pessoa Les Anciens invoquaient les Muses Nous, c’est nous-mêmes que nous invoquons. de la vie de la mort de l’esprit et du corps naissance d’un poème de Rimbaud ma Bohème un pied près de mon cœur de Baudelaire aimer à loisir au pays qui n’existe que sur la page de l’Invitation au voyage Aimer et mourir Subsumer notre mort Dans la maison où souffle L’Éthique d’un poème : les mots pour le dire le sujet et ses hétéronymes le monde qui s’imagine
LE POÈME RATÉ
Rafles et rafales Pour amarrer Ce poème flottant Qui succombe Au chant des Sirènes On ne s’habitue pas Au goutte à goutte Des grains de voix À la couleur du sable Des marées noires À la portée des notes Que personne n’entend Exceptés pêle-mêle Les marginaux du verbe Qui déchirent l’azur La mère et son grand M Berçant son nouveau-né Les feuillets que l’on froisse Le poème raté