LE REVOLVER AUX CHEVEUX BLANCS





LE REVOLVER AUX CHEVEUX BLANCS

Prétexte

À force de noter ses rêves, il ne savait plus s’il rêvait qu’il dormait,

ou s’il se réveillait d’un somme où il rêvait qu’il traversait le Pont des Arts, un livre d’octosyllabes sous le bras.





Je mets la chambre dans le feu.

C’est un rêve d’André Breton

Qui tire à vue depuis la Tour.

La Tour Saint Jacques. Échec et mat.

Seul sans ma belle il m’a tué,

le révolver aux cheveux blancs,*

il t’a tuée.





Poésie ne fait pas de vagues

Elle vogue de nuit en nuit

Sur la barque d’un Anonyme.

Fanal, feu latent, exercice,

Poème en rupture, brisures,

Que l’on recolle pièce à pièce.





Les mots viennent de toute part

Mais il faut les laisser passer

Ou bien les isoler en chambre

De décontamination.





En attendant qu’ils nous reviennent

Avec l’ache et le serpolet**

Silence sur la page noire.





Sans livre à portée j’ai du mal

Mais avec crayon et papier

Je trace pour les recréer

Des guirlandes de l’un à l’autre.

J’ai du mal sans papier stylo

Mais persiste la voix en tête

De tous mes poèmes adorés.





À la fin sans pouvoir me plaindre

Sans voix sans oreille et sans yeux

Je n’aurai alors pour survivre

Que les mots sur les lèvres

de ceux qui m’ont aimé.





*André Breton

** Paul Fort

improvisation

NAISSANCE D’UN DIX-HUIT JUIN





Dans la langue de mon chant

Il y a le souffle de toutes choses

L’abricotier et l’abricot que je viens de cueillir

Et le souffle de ma fille qui un dix-huit juin naquit

Dansez les petites reines
sur une poésie de Victor Hugo
chant et musique
Jean Jacques Dorio
arrangement accompagnement
Philippe Bruguière
en son studio du Petit Mas
aux Martigues
été 2019

JE VIS AU VERT





Je vis au vert

Je vis au loin des paysages dévastés par l’inculture des « Moi Je »





Je vis dans le fouillis d’un monde ouvert sauvage

qui se meurt

Je vis le llano la plaine interminable peuplée de tigres et de tatous

de fourmiliers et de perezas

ces extraordinaires singes paresseux

accrochés aux palmiers

« roulant des pensers qu’on ignore »





Je vis au vert

loin du noir éclairé d’un écran de télé

où se succèdent les imbéciles heureux

d’annoncer l’Apocalypse





Je vis au vert

cherchant à parcourir

ces lopins informes et divers

qui forment nos pièces mal ajointées

« Et se trouve autant de différences, de nous à nous-mêmes,

que de nous à autrui. »

ajoutait mon auteur d’Essais préféré.





UN DICTIONNAIRE À PART MOI
patchwork in progress

POÈME ÉCRIT LES YEUX FERMÉS





le monde sur tapis vert

la boule blanche bloquée

au bord du gouffre





une ballade d’Archie Sheep

« écoute Archie il faudrait qu’un jour

on aille jouer Bach sous un baobab »  





une roue à aubes

qui remurmure

la chanson des Nestes

de Jézeau dans les Hautes Pyrénées





un bouquet de violettes

déposé à l’asile de Rodez

pour Artaud le Momo





la rivière Arize

creusant la grotte

de nos hommes premiers

au Mas d’Azil





la voix d’Antonio Tabucchi

le fil de l’horizon qui se déplace

à mesure que nous nous déplaçons





le fil de ce poème

écrit par je ne sais quel sortilège

en revisitant tous ces lieux perdus

les yeux fermés

 

MONOLOGUE DE PLEINE NUIT

MONOLOGUE DE PLEINE NUIT

Scène un





« Une Voix Sans Personne »





Cette nuit je suis vraiment seul

seul seul seul

Là comme un imbécile au seuil

seuil seuil seuil

de mes champs de nuit

Au vrai je suis quand même content

temps temps temps

de pouvoir le dire et de le proférer

Ferré ferré ferré

Tiens voilà le premier visiteur

qui passe et se plante au lieu de la scène

sous les sunlights cassés liquides

Drôle de type ce Léo

Capable du meilleur comme du pire

pire pire pire





Scène 2

Passe un soupir

un petit soupir discret

avec un chapeau noir

et un habit gris





V.S.P

-D’où viens-tu ?

-C’est selon ?

VSP

-Selon quoi ?

S

-Selon le vent, mon compagnon de fortune et d’infortune…

VSP

-Et ?

S

-Et cette nuit, je viens d’un enterrement…

Un vieux rêve que j’ai porté en terre.

VSP

récitant

« Cette nuit j’ai rêvé que j’allais à mon enterrement »

S

-Oui, c’est une sortie de « poète »,

quand il y avait encore des poètes

qui se réinventaient dans une vita nuova,

dans la faille d’une étoffe de soi trouée,

saltimbanques capables de susciter toutes les merveilles

et les menaces qui dorment dans les mots.

VSP

-Longue traversée du désert, patin coufin,

Trobar leu et trobar clus.





Scène 3

La litanie des Si





Si je dois renaître que ce soit dans du bois bien vert

Si je dois mourir que ce soit assis sur la fourche de mon arbre mort

(celui qui date du « temps des cerises »)

Si je dois disparaître que ce soit dans la source d’un poème

Si je dois m’éveiller que ce soit dans la fiction autobiographique

Qui porte toutes les marques  de l’aventure poétique





Scène 4

JE SAIS BIEN …MAIS QUAND MÊME





Je sais bien que l’espérance d’une « poésie libératrice »

-comme on disait naguère de « l’école »-

Est morte et enterrée

Mais quand même je persiste et la pratique intensément

et en secret





Scène 5

Une Voix Sans Personne

s’immisce dans la voix d’un.e poète

né en 1907





Quand je suis né.e mon père m’a appelé René

et ma mère Renée

-ou c’est peut-être l’inverse

ils n’ont jamais été au clair sur le sujet-

Mon roi mage s’appelait André,

Comme ma reine mère, dont le « e » disparaissait,

quand on le prononçait.

Quand je suis né.e, avant les guerres,

Qui ont fait de l’Azur un carnage rougeoyant,

C’était – excusez-moi pour ce rappel obscène-

La Belle Époque !

Quand je suis né.e le peuple des prolétaires

Croyait dur comme Marx, aux « lendemains qui chantent ».

Quand je suis né.e, le coup de dés d’un poète phénoménal

s’abolissait dans le Cubisme.

Quand je suis né.e « Bergère ô tour Eiffel ! »

Porté.e par la chanson du Malaimé

et de la Maumariée…





(travail en cours)