FEUILLETON





Tu as pris des trains d’exception

celui de Cuzco destination Macchu Picchu

le train des indiens et des hippies

l’été 1970





Tu te souviens dans le compartiment

qu’au cours des discussions sans fin

une fille parlant de son compagnon

te dit :

si le das pelota

si tu le relances

vous allez y passer la nuit





À l’époque toi aussi tu attirais l’œil

poncho barbe et cheveux longs

et béret noir

comme celui du père Dorio





Tu pourrais aussi bien tout inventer

et même t’inventer un nom

pour un roman

que tu n’as jamais été capable

d’écrire





Et maintenant qu’est-ce qui va se passer

demande le narrateur au lecteur

inversant le jeu de rôles





Et dis-moi au fait

tu pourrais y mettre

un peu de toi

Imaginer une suite

qui prend au mot et à revers

cette boutade d’un penseur

qui n’aimait pas

l’innocence la verdeur

la fantaisie romanesques





Lors la marquise du Flore descendrait

du train de Macchu Picchu

à cinq heures du soir





Elle aurait troqué le mal des hautes montagnes

contre une malle de colifichets

et de falbalas

portée à dos d’homme

par son factotum

son fidèle Zénon d’Élée

m’as-tu-percé-de-cette flèche-ailée

qui-vibre-vole-et qui ne vole pas





Suite au prochain numéro

pourrait-on lire sur le journal du soir

après la double page

 consacrée au feuilleton                 









citation Le cimetière marin

Paul Valéry

IL Y A HASARD ET HASARD

page manuscrite
encres de chine
hypnographies
jj dorio
Marseille La Vieille Charité
19/02/2020
*
reproduction
dessin collectif
de surréalistes
à Marseille 1941




il y a hasard et hasard

et je n’écris pas ça

par hasard





ni par nécessité d’ailleurs

quoique





je jette les dés

je sors les mots

de mon chapeau

j’oublie ce que je vais dire

je frotte mon stylo feutre

sur les grains de folie

de mon papier

d’artiste





il y a hasard et hasard

et j’écris ça

par hasard





j’en fais don aux enfants

joyeux joueurs

et sans arrière-pensée





le pas ouvert

vers ceux et celles

qui donnent à voir

entendre et lire

la sensation

de participer

à la liberté incertaine

mais exaltante

de notre esprit*









Après que le pas a été ouvert à l’esprit,

j’ai trouvé comme il advient ordinairement

que nous avions pris pour un exercice malaisé

et d’un rare sujet

ce qui ne l’est aucunement.

Michel de Montaigne

Des vaines subtilités

POÈME QU’AUCUN ÉCOLIER NE LIRA





le front bleui

près de la lampe

je reprends tout

à zéro





sur mon bréviaire

Petit Robert

je fais défiler les mots





entre calandre l’alouette

et calebasse où je buvais

le café avec les indiens

Goajiro





je vérifie aussi l’article

calebombe ou calbombe

qu’affectionnait Queneau





aucun bruit

si ce n’est celui – paisible –

de ce feutre

accroché à mes doigts





c’était il y a longtemps

se diront bien un jour

les enfants qui envoient

leurs messages

à toute vitesse

avec leurs pouces





Pouce !

fin de trêve

et de rêve

d’un poème

qu’aucun écolier

hélas !

ne lira


	

LA DERNIÈRE CHANSON





Ce n’est pas que tu attends

quelque chose de particulier

de ce texte particulier

que tu es en train d’écrire

mais quand même…

sait-on jamais





Sait-on jamais si

un zèbre soudain surgissait

tout frais sorti

de tes encres de chine

un zèbre animal à tête d’humain

-tu vérifies la polysémie

sur l’article du Robert-





Du zèbre drôle de type

Tu passes au zéro

De ce mot

dont tu fis maints poèmes

Tu connais l’étymologie

Tournant autour du chiffre

comme disent ceux qui lisent

les messages cryptés





Zéro comme la forme

d’une horloge de gare

la gare d’un roman

dont le narrateur

essaie en vain de

parcourir à rebours

le cimetière des heures passées





Voilà comment un texte particulier

dont tu n’attendais rien de particulier

réactive la mémoire

de ta passagère du silence

ta morte bien-aimée





Zèbre Zéro Horloge

Éclats d’un temps

que l’on voudrait fixer

mais que l’on perd en route





C’est ta voix maintenant

Que tu retrouves dans un chant

Une chanson rengaine

de ton adolescence

qui sortait de l’électrophone

faisant entendre les grains de voix

du Gorille ou de Putain de toi





Tu étais un drôle de zèbre

Naïf curieux

Ouvert à tous les vents

Remettant chaque jour

les compteurs à zéro





Le texte maintenant

atteint la limite

de cette carte blanche

pliée en quatre

son espace choisi





Mais avant qu’il ne disparaisse

tu mets encore un jeton dans la rainure

Tu as sélectionné les yeux fermés

ta dernière chanson









*citation d’un roman

Si par une nuit d’hiver un voyageur (1981)

Italo Calvino





18/02/2020

ON N’ÉCRIT PAS SANS Y LAISSER DES PLUMES

manuscrit extrait
Astoria dans le quartier du Queens New York
14 05 2018




On n’écrit pas sans y laisser

des plumes





Plumes d’écolier

plumes gauloises

ou sergent major

que l’on mouillait

sur son poignet

avant de suivre la ligne

des pleins et des déliés





Lundi 14 mai 2018

Morale :

il faut s’appliquer et persévérer.





On n’écrit pas sans y laisser ses plumes

de jeune oiseau piailleur

puis de vieil oiseau gouailleur

emmêlé à la fable du monde





On n’écrit pas sans ses rêves d’enfant

oiseau de vie « oiseau secret qui nous picore »*

oiseau de mort qui disparaît avec nos corps









*Supervielle