DE LA BELLE AUBE AU TRISTE SOIR





Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir

Guillaume Apollinaire





l’aube est là

il fallut démêler

les fils noirs de la nuit

ce ne fut pas sans peine





l’aube est là

timide et grise

mais le jaune mimosa

toque au volet





l’aube est là

sur le journal de bord

éclairé par les braises

du premier feu





l’aube est là

dans le torrent

la roue à aubes

que tu poussais

pour la dernière fois

il y a cinq ans





l’aube est là

ce serait extraordinaire

qu’un autre humain

de la planète Terre

au même instant

écrivit

l’aube est là





l’aube est là

à l’heure où blanchit

la campagne

du côté de Harfleur





l’aube est là

sans métaphore

aurore de paroles 





une femme t’appelle

qui n’est plus là





ta ligne reste en suspens

brisée par la chanson

du mal aimé





de la belle aube

au triste soir 


	

COMMENT DIRAIS-JE ?





Comment dirais-je ?

J’en dirai un peu plus

J’en dirai autrement

Avec la latitude

que l’on attribuait

naguère

aux « poètes »





Comment dirais-je

ce moment où la nuit

bifurque vers le jour ?

Je dirais

aurore aux doigts roses

Je dirais

une aube affaiblie

verse par les champs

la mélancolie

des soleils couchants





Comment dirais-je ?

Je dirais avec les mots de tous

et de chacun

mais reprisés

remis en circulation

par des images nouvelles

à parfaire

et toujours dans l’inachevé









aurore d’Homère

aube de Verlaine

06/02/2020

PASSER COMME NOS PEINES





le fleuve est pareil à ma peine

il s’écoule et ne tarit pas

Guillaume Apollinaire





passer comme le fleuve

qui est de temps et d’eau





passer comme les visages

des vivants et des songes





passer comme la barque

du berceau du cercueil





passer comme ces vers

qui filent l’anaphore





passer comme les humains

qui en nos temps de détresse

continuent d’échanger

leurs métaphores vives


	

SOIS LE LÉGER L’AILÉ

fragment sur papyrus
attribué à Callimaque 




la victime du sacrifice

doit être aussi grasse que possible

mais toi garde la muse mince

sois le léger l’ailé

fragment d’un poète grec de l’Antiquité





avec ironie avec tendresse

tu te lances dans cet exercice

sans fin dans ta petite église





avec ironie avec tendresse

il n’y a ici ni curé ni croix

ni dieu qui te terrorisent





avec ironie avec tendresse

tu écris sautillant méditant

sur l’étrange étrangeté

qui t’assiège





avec ironie avec tendresse

tu remues ciel et terre

avec ta petite pelle d’enfant

de trois pommes

et d’un scoubidou









avec ironie et avec tendresse

avec amour qui se lit amor

au croisement de deux langues

à contre sens





avec ironie avec tendresse

léger légère légèrement





avec ironie avec tendresse

petites fourmis prêteuses

des eaux et forêts

des arbres de lumière





avec ironie et tendresse

tes lignes passent

et repassent

au croisement de chaîne

et trame





avec l’armure fragile

d’une recherche

qui restera inévitablement





inachevée

DOUCE DOULEUR





De la douceur





Peut-être est-ce dû

au milieu qui m’entoure :

le bois de pin en surplomb

d’un étang aux mille reflets

et ce mur antique

en grand apparat*

sur lequel je me suis adossé





Tout élément

Qui aussi bien

Aurait pu me faire écrire





De la douleur





*formule des archéologues

poème écrit sur l’oppidum de Saint Blaise

commune de Saint Mitre les Remparts