JE CHERCHE L’OR DES NUITS

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Noir c’est la sorcière en sabot qui s’en va au sabbat Noir c’est la carriole des trépassés chantant le Requiem de Fauré Noir c’est la forêt la sylve noire des nuits rhénanes où l’on agite un vin trembleur Noir c’est l’or des nuits que l’on troque contre un sonnet d’Apollinaire
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Noir c’est un mystère annoncé par les crieurs au tambour sur le parvis des cathédrales Noir c’est un brandon sorti du bûcher du Baal Noir c’est le bal des veuves de 14 18 Noir c’est l’anar qui écrit Mourir pour des idées Noir c’est le velours du chanteur engagé Noir c’est le poème d’un récitatif pompeux
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Noir c’est l’ivrogne qui cuve son vin gris Noir c’est Bachelard faisant un livre de rêveries Noir c’est l’heure mélancolique où la nuit échappe à la nuit Noir c’est l’avertissement de la Nouvelle Héloïse : Toute jeune fille qui lira ce livre est perdue Noir c’est la dolce vita dans la fontaine de Trévi

NOIR C’EST L’ART DES LASCARS

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Noir c’est l’art de Lascaux et de la secte des Lascars Noir c’est le car qui emporte les esprits des morts aux enfers Noir c’est l’encre du sang noir qui coule du cou du cochon gascon de Bigorre Noir c’est bigre et bougrement noir
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Noir ce sont les fileuses coiffées de mouchoirs rouges qui se relaient au chevet des futurs morts Noir c’est le merle au bec jaune des amours du pauvre Tristan Noir c’est triste comme un enterrement Noir c’est l’amour impossible de Julie pour Saint Preux Noir ce sont les freux qui tournent autour de l’enfant Jésus placé chez un teinturier krah kah krèh crénom de Dieu pourquoi m’a-tu abandonné ?
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Noir c’est le soldant (sic) montant vers les tranchées qu’un artiste modeste c’est amusé à pourtraire avant la grande saignée Noir c’est une jeune fille rose qui s’attife pour rire d’une robe en taffetas de soie nouère Noir c’est mon parapluie de berger que j’ouvre les jours de fouère Noir c’est la vieille fée qui veille sur Mireille qui avait comme surnom Petit Verglas (Paul Fort l’atteste)

NOIR C’EST NOIR

noir c’est noir
1
Noir c’est noir c’est la couleur que s’interdisait Renoir Noir c’est charbon obtenu par carbonisation de serments de vigne ou de noyaux de pèche par calcination d’os d’ivoire ou de bois de cerf Noir c’est blues negro spiritual west the saints go marching in Noir c’est ce travail en cours accompli sur un carnet où j’aligne des caractères noirs de haut en bas et vice-versa

2
Noir c’est blanc assis sur le banc où j’enchaîne les quatre accords des yeux noirs Dm A7 Bb Gm Noir c’est Django Reinhardt ses grilles manouches pas touche aux tziganes Noir c’est la gamme Nerval soleil noir porté par le luth constellé Noir c’est Poe le corbeau la corneille du never more Noir c’est plus jamais broyer du noir sur ma page écrite noir sur blanc
3
Noir c’est noir c’est noir c’est noir c’est noir c’est l’exécution de Maximilien par les Mexicains signé Manet Edouard Noir c’est Frida la blonde quand elle devient Kahlo Noir c’est Callot et ses pendus aux arbres comme des alouettes que l’on faisait naguère faisander Noir c’est le diable dans la palette des peintres de l’ultra noir 

UN TEMPS SANS MONTRE





J’ay un dictionnaire tout à part moi
Je passe le temps…quand il est mauvais et incommode
Quand il est bon je ne veux le passer
Je m’y tiens
Montaigne

Je vis un temps sans montre
Montre au poignet
Et montre comme on dit « il s’exhibe » 
« Il se montre »

Je vis dans la durée vécue du maintenant,
Dans les livres (ma patrie)
Dans l’Histoire et ma micro-histoire
(qui me fait vivre le temps présent comme l’avenir du passé)
Dans l’écriture
(antidote à une identité figée)

Je vis Mes humanités contrariées
Par les ravages de la modernité,
Dont le consumérisme effréné
Est le symbole

Je vis en retrait
Cultivant l’anticonformisme
…et la convivialité


SONNET DU CRÉTINOS









Et il arrive que le sonnet nous fasse dire

Ce que nous ne pensons pas

André Ughetto 1





Personne ne t’a sonné

Dit le sonnet qui s’amuse

À faire bisquer René

Philosophe sans sa Muse





Ainsi l’art de moquer

renaît Je pense et j’en use

Car dire : bon, d’accord, ok,

C’est faire douter Janus.





Mon crétinos, * dit Maman

à Marcel, que de bêtises

sur le papier tu attises !





-Mais ne crains rien, c’est pour Hahn,

Reynaldo sur son piano

Chantera mon Cogito.





1 Trois pièces d’histoire de Provence

Éditions Tituli (2021)

*Conversation avec Maman Marcel Proust (Contre Sainte-Beuve)