L’ÉTÉ N’EN FINIT PAS DE REJOUER SA PARTITION

à la fin de l'été cet été c'est encore l'été
on va encor à la plage
on amène sa chaise à la toile bleue
on raconte des histoires à la mer
qui veut bien les écouter
maintenant que les vacanciers sont partis
il y a bien quelques méduses
mais on les évite en récitant des vers
venus de nos muses
on est ému de les mouvoir
au fond de nous
spontanément
sous la dictée du dedans

ON VA BIEN VOIR : une entrée sur la page 1/16

on va bien voir
entrer sur la page
comme glisser sur une mer d’huile

on va faire le sauvage
mais sans jamais s’écarter 
de la syntaxe et de l’or
thographe

on va écrire à la mouche
à la chandelle
à la dent de crocodile
à l’or du temps
à l’heure du laitier

mais jusqu’à la fin
sur cette page
où l’œil a fait son chemin
sans hâte
remplissant ligne à ligne
ce vide bienfaiteur


Jean Jacques Dorio 12/09/2023

voix Dorio sur cantata sopra il passacaglio chant Christina Pluhar

PTIX PTIX PTIX

PTIX PTIX PTIX

Écrit de hamac
Je me balance la tête
Dans mes rêveries

Juste avant de faire la petite sieste dans le hamac bercé par une saute de vent soudaine (Brassens), je grapille encore quelques mots disséminés dans un poème pas très catholique. Mon œil s’amuse à détendre l’impossible (une expression qui semble dénuée de sens mais qui m’a échappée), s’oubliant dans ce sonnet en X, qui par « la magie de la rime » (onyx, phénix, Styx, nixe) permit à Mallarmé d’inventer le mot ptix : un hapax absolu, dit-on. Mais, miracle de l’instant et foin des mots savants, une cigale vient me visiter, qui sur un des amandiers servant de support au hamac, se met à gratter ses ailes. Ptix, ptix, ptix, un délice de berceuse qui m’endort derechef…16 juin 2020 et 11 septembre 2023

photo hamac amérindien arbre terrasse table porte fenêtre

sur la pochette de mon premier cd de chansons (de quatre sous)

enregistrées au studio le Petit Mas le 18 mai 2016

JOURNAL DE NUIT

JOURNAL DE NUIT

Des fois, ou plutôt Quelquefois, ou encore, par esprit de contradiction, Toujours, on se lance dans une phrase, par pur plaisir de s’y lancer, comme l’on court d’un coup, ou plutôt tout à coup, poussé par on ne sait quelle mouche, piqué pourrions-nous dire, par le taon qui excitait Socrate, ou plus modestement les bœufs qu’un certain père, le mien, joignait jurant quelques mille dious de remille dious, sur les quatre heures d’une journée exceptionnellement caniculaire qui ne pouvait laisser les bêtes en place, malgré dentelles qui étaient censées protéger leur mour, museau, qui à l’instant vous suggère quelques autres vocables en file, tels muse, musette, musaraigne, ces deux derniers mots, vous venez de le découvrir, ayant été synonymes, de mus souris et de la venimeuse araignée, que l’on vous a fait associer dès la plus tendre enfance aux formules magiques opposant celle du soir espoir, à celle du matin chagrin, quant à la nuit, en cet instant précis, quatre heures cinquante-six, vous pourriez ajouter, par exemple, araignée de nuit s’enfuit…et là, la phrase, pour autant qu’il s’agit d’une phrase, se casse, s’éparpille, perd son souffle initial et va se pointillant…. n’est pas asthmatique qui veut se dit-on souriant, ouvrant gaiement les guillemets, un jeu d’enfant avec la machine savante dont nous disposons depuis le début de notre course à la phrase-échalote : « Il y a des asthmatiques qui ne calment leur crise qu’en ouvrant les fenêtres, en respirant le grand vent, un air pur sur des hauteurs, d’autres en se réfugiant au centre de la ville, dans une chambre enfumée », et d’autres, aurait pu ajouter ce prosateur hors pair, en composant des phrases sans fin, qui se tournent et retournent, ligne à ligne, vers à vers, telles ces raies du labour, inlassablement tracées le jour durant, par ce fier paysan, guidant droit ses bœufs, encore eux, et dont la surface labourée de l’aube au crépuscule s’appelait un journal.

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

Légèreté, Rapidité, Exactitude, Visibilité, Multiplicité.

AIDE-MÉMOIRE

 Qui sommes-nous ? Qu’est chacun de nous ? Sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ?              Italo Calvino

Moi, je, toi, tu, il, elle ; on pourrait aussi bien dire nous, si déjà ne se nouent la gorge et le cœur des absents. Pages arrachées de ce livre que nous avons l’outrecuidance de fabriquer jour après jour. D’autres nous-mêmes disent que tout ça les dépasse et qu’ils ont délégué leur page quotidienne à qui-vous-savez, qui a déjà balisé leur destin de A à Z.

Moi, je, une constellation qui parfois s’accointe et parfois se chamaille, des hauts et des bas, des traversées de désert et des eaux de l’Eden bues à même leurs sources.

Toi, tu, il, elle, qui s’ajoutent et nous permettent cette nage bienfaitrice loin de nous dans la bienheureuse multiplication des identités.

Ainsi  les invectives contre l’io io ! il piu lurido di tutti i pronomi ! « le moi, je !…le plus ignoble de tous les pronoms ! » ce petit pou que nous grattons et qui nous empêche de penser, nous dit Gadda.

Ou bien, mais il faudrait aussi retranscrire la langue de l’Homme sans qualités, l’appel à l’humanité seule capable d’envisager toutes les solutions quand toutes solutions individuelles sont insuffisantes et fausses.

Moi, je, toi, tu, il, elle ; on se noie mais on s’accroche, on multiplie les combinaisons possibles, et des chemins qui bifurquent on est déjà revenu de « pas mal ».

Aucun ne débouche, en fin de compte, sur une béatitude personnelle ; mais le chemin lui-même s’apprécie jour à jour, nuit à nuit, dans les formes et les couleurs du désir d’y naviguer au mieux.

Pour l’heure présente et pour le jour qui vient, moi-je ai inscrit comme aide-mémoire, sur chaque doigt de ma main gauche un de ces mots légués, à la fin du siècle précédent, par un amoureux des littératures :

Légèreté, Rapidité, Exactitude, Visibilité, Multiplicité.

signé Italo Calvino