Rêver demeure un mystère, on dirait qu’un autre visite nos têtes, les détache, les rince. On dirait qu’une autre que l’on a connue toute mince, nous revient légère et court vêtue 1, comme dit cette fable qu’elle aimait réciter à ses élèves. Dans le rêve un revolver aux cheveux blancs 2 tire sur les extases qui hantent le roman d’une vie, au milieu des êtres et des choses, des cloches qui sonnent sans raison 3, des métaphores qui créent leur propre mesure, comme disait Gaston Bachelard, je crois. Ça me revient, ça me conforte dans l’idée qu’il faut apprendre le chant secret sous les paroles confuses d’un « je » né des formes et de nos petites musiques, qu’il faut apprendre pour de bon…à rêver. 1 Jean de la Fontaine 2 André Breton 3 Tristan Tzara
JE PARLE AU PAPIER
Je parle au papier rien n’est plus juste pour tous les isolés et les incompris que cette expression de Montaigne Je parle au papier dirent la poignée de rescapé.e.s des camps de la mort quand personne dans la fête de La Libération ne voulait entendre parler ses morts-vivants Se taire est interdit Parler est impossible 1 Je parle puisque les oreilles de ceux qui m’entourent sont fermées avec la plume qui court en aveugle Pourquoi aurai-je survécu ? 2 Si ce n’est pour témoigner de ce qui me dépasse de ce qui est toujours prêt à revenir dans les chariots de la haine antisémite La storia Quella vera Che nessuno studia Che oggi ai più dà soltando fastidio Che addusse lutti infiniti D’un sol copo ti privo dell’infanzia 3 L’histoire La véritable Que personne n’étudie Qui aujourd’hui ennuie la plupart Qui a entraîné des deuils infinis D’un seul coup t’a privé d’enfance 1 Elie Wiesel 2 Edith Brick 3 Nelo Risi (conjoint d’Edith Brick)
C’EST DANS LE LIVRE QUE L’ON VIT
C’EST DANS LE LIVRE QUE L’ON VIT ces instants inédits qui nous baladent d’Exercices de Style en Bataille de Pharsale C’est dans le livre que l’on s’interroge sur les Prisons imaginaires, série d’estampes produites par le cerveau noir de Piranese (Hugo) C’est dans le livre que nous prêtons l’oreille à ses causeurs que nous ne connaîtrons jamais dans la vraie vie C’est dans le livre qu’est la vraie vie C’est dans le livre que nous nous moquons de ceux et celles qui parlent comme un livre C’est dans un livre dont l’art est difficile que la critique est aisée C’est dans un livre que l’on écrit un autre texte que celui que l’on lit C’est dans un livre que l’on rencontre des personnages aux cravates lavallières toujours flottantes (Proust) qui vitupèrent contre le snobisme et ce qui reste d’aristocratie C’est dans un livre « à paraître » que je compare ma pratique d’écriture au sillon que traçait mon père avec un brabant tiré par deux bœufs experts en boustrophédons C’est dans un livre que ressuscitent tous les personnages morts et enterrés C’est dans un livre qu’autour de minuit nos yeux se ferment sur la dernière image d’un livre où le narrateur après avoir soufflé sa bougie murmure Je m’endors
J’AI UN SOUCI AVEC LE TEMPS
J’ai un souci avec le temps Non avec le temps qu’il fait Qui je traite la plupart du temps Avec indifférence J’ai un souci avec le Temps avec son grand T J’ai un souci avec le temps qui passe ses crayons noirs Sur mes nuits blanches J’ai un souci avec le temps Que je ne veux pas passer quand il est bon, Joyeux, discrètement heureux J’ai un souci avec le temps qui ne veut pas passer Quand il est lourd et pèse Comme le couvercle De la marmite baudelairienne J’ai un souci mais ce n’est rien Comparé à celui qui en fit tout un roman À la recherche du temps perdu1 1 « Un roman de 3000 pages précédé de 7000 pages d’esquisses, de brouillons superposés, auxquels s’ajoutent dactylographies et multiples jeux d’épreuves. » Jean-Yves Tadié
SI STA FACENDO SEMPRE PIU TARDE
Sur les morts et leurs souffrances Sur les premiers cris de l’enfance Sur les mots et leur nectar Sur les abeilles de l’éternel retour Sur les sonnets et les haikus Sur les pièces qui cuisent au four Sur l’éloquence à qui l’on tord le cou Sur le livre 1 qui nous alerte Qu’il se fait tard De plus en plus tard 1 Antonio Tabucchi