TOUT EST MU PAR LES MOTS

Et la mer et Homère tout est mu par l’amour
Qui écouter ? Homère a fait silence
Et la mer noire harponne, mugissante,
Et vient à mon chevet avec un fracas sourd.

Ossip Mandelstam
(1891-1937)

Tout est mu par les mots
Paysage, mer, cœur, voix, silence, feu,
Et leur fracas sourd 
Leur rumeur qui vient jusqu’à mon lit
Taillé comme une barque.

Paysage d’un conte
ou un comte perd la vie
au col de Roncevaux

Mer je me souviens d’y avoir plongé
(j’avais vingt ans)
à Sounion
le saint cap d’Athènes

Cœur naviguant à l’estime
à travers les phrases 
qui me sont autant d’amers

Voix d’Homère traduite par ce poète suisse
Qui résida sur Terre à Grignan 1
Conte-moi, Muse, l’aventure de l’Inventif

Silence « terrible, singulier »
Comme des somnambules
Ce noir illimité 2

Feu enfin où Phœnix renaît
Du désert et des cendres

Comme cette page écrite
Sous les rayons d’une lampe de chevet



1 Philippe Jaccottet l’Odyssée 2 Baudelaire Les aveugles


DOUCE FRANCE QUE MON CŒUR DOIT AIMER

VersionII
En regardant vers le pays de France
Paix est trésor qu’on ne peut trop louer
Je hais guerre point ne la doit priser
Douce France que mon cœur doit aimer

Charles d’Orléans


-	Et dans ton rêve tu cherchais quoi alors ?
- « La Douce France »
- Et ?
- Et justement je ne savais ce que Douce France recouvrait
- La chanson de Trénet peut-être ?
- Non je n’étais pas vêtu d’une blouse noire
et il n’était pas question de la doctrine platonicienne de la réminiscence
-	La Douce France ne serait-ce pas alors le nom d’une ancienne amie
jouant au clavecin les barricades mystérieuses ? 
-	Belle hypothèse
Et maintenant que tu l’évoques j’ai connu en effet une France
Qui descendait de Paris après les événements de Mai 68
Pour aller filer la laine et les amours collectives
Dans une communauté située en Ariège
- En « Art-y-ai-je »  où toi-même vécut enfant la liesse de la Libération
- Antidote à la France Rance des discours pourris des années quarante…et d’aujourd’hui
- Oui Charles d’Orléans le Prince poète avait déjà tout compris

DOUCE FRANCE REVISITÉE





-et dans ton rêve que cherchais-tu alors ?
-…la Douce France
- et ?
- et justement je ne savais ce que le terme recouvrait…

-la chanson de Trénet peut-être ?
- non je n’étais pas vêtu d’une blouse noire
et nulle réminiscence platonicienne n’était à l’œuvre

-ta Douce France n’était-ce pas le nom de cette claveciniste
qui jouait à merveille les barricades mystérieuses 1
-belle hypothèse
maintenant que tu l’évoques j’ai connu une douce France
qui jouait de l’épinette
et qui après les événements de Mai 68
descendit en Ariège pour vivre en communauté

-en Art Y Ai-je gagné merveilles des chemins de traverses
et d’errances
(je me souviens c’était un de tes chants naguère)

-oui un antidote à la France Rance
des discours moisis de l’an quarante
que des voix chevrotantes tentent de rétablir aujourd’hui

En regardant vers le pays de France
Paix est trésor qu’on ne peut trop louer
Je hais guerre point ne la doit priser
C’est Douce France que mon cœur doit aimer

Charles d’Orléans


J’ÉCRIS POUR LEVER DES LIÈVRES

En définitive à quoi écrire sert-il sinon à vivre ?
 Toutes les pénibles élucubrations sur « écrire et vivre » - écrire comme renoncement à la vie – sur « la chambre aux murs de liège » - avec attendrissement. « Il n’a pas vécu le pauvre » – ne sont que pitoyables défenses d’envieux, de toute façon sans importance. 
Mais ici, la chose est dite.

Jacqueline Bisset


J’écris pour lever des lièvres
lever le pied
lever au cœur les expressions

J’écris dans la discrétion
le silence et l’effacement

J’écris dans l’exubérance
la profusion et l’effervescence

J’écris résistant au vertige de l’écriture
mais non à sa folie passagère

J’écris le passage
en attaché
en cursive

J’écris en courant sur la page
dans la rumeur des vagues

J’écris dans le mutisme des nuits
la lumière des poètes de l’exil

J’écris en lisant
flux et reflux qui soulèvent mes livres
de sable et d’écume

J’écris à califourchon
à dada
sur la bicyclette grammée garnie de grelot 1

J’écris comme un cochon
un apache ou un apparatchik
(au choix)

J’écris en voyant de ma fenêtre une portion de méditerranée

J’écris je n’oublie pas
entre Charybde et Scylla
cette intensité de l’instant
où ça passe ou ça casse
(dit trivialement)

J’écris 
puis je laisse reposer
dans des carnets signés de noms
qui n’apparaissent sur aucune carte d’identité

1 George Grosz (1893-1959)