À LA RECHERCHE D’UN ROMAN INSENSÉ





CINQUANTE-CINQ FRAGMENTS DE LITTÉRATURE

À la recherche d’un roman insensé





« J’AIME LES LIVRES. J’aime leur monde. J’aime être dans la nuée que chacun d’eux forme, qui s’élève, qui s’étire.»

Pascal Quignard (L’homme aux trois lettres. Dernier royaume, XI.)

« Et je me rendormais un peu, oubliant toutes ces bêtises.»

Franz Kafka (La Métamorphose)

J’ai écrit comme je respire, et sans masque à papier.

JJ Dorio (55 fragments de littérature)





Avant que je ne disparaisse, avant que ne se dérobe mon étrange identité, je pratique le plaisir de faire mouvement sur une page blanche, vierge de toute écriture, en utilisant la ressource dictée par Julien Gracq : en lisant, en écrivant.

-Alors, tu vas encore faire ça ?

-Oui, bien sûr, de haut en bas, et de long en large.

-Et comment passes-tu de ton activité de lecture, à celle de ton écriture ?

-Eh bien…comme ça. Sans vraiment y penser, à sauts et à gambades.*

*Montaigne





un

C’ÉTAIT COMME UN SALON DE ROMANCIERS à ciel ouvert. Une place du Midi, le soir, entre sol y sombra.  J’allai, avec mon épouse, vers une écrivaine éclairée par une rousse chevelure, qui se tenait en marge de la manifestation. Elle avait posé sur un pupitre d’écolier, son pavé. Elle me le tendit et tout en le feuilletant, je lui demandai si ça avait été difficile de le publier.

-Non, pas du tout, répondit-elle. Je n’ai jamais rencontré Madeleine C., l’éditrice, et un jour, mon tapuscrit, comme par miracle, s’est transformé en ce livre de 427 pages, que vous tenez dans vos mains.

Je poursuivis ma lecture en diagonale, comme on dit, en fermant à demi les yeux, comme je lis le tableau d’un peintre que je découvre, mais quand je levai mon regard, revenant, en quelque sorte, à la réalité, Joëlle L., le nom de l’auteure, inscrit sur la couverture, avait disparu.





deux

MAINTENANT TU SAIS CE QU’IL TE RESTE À FAIRE, m’avait dit spontanément ma moitié. Oui, lire et me plonger dans ce pavé de 427 pages, qui me brûlait les mains. Mais, je n’avais pas prévu, qu’à certaines pages, dans les marges du texte, il y avait des ajouts, écrits en complément, de la main même, du moins je le supposais, de Joëlle L.

« J’aime écrire. Quand bien même serais-je la seule à le lire, j’écris chaque jour, à la main, sans ratures. J’écris des histoires que j’ai déjà en tête, quand je m’y colle. J’écris des poèmes qui, au contraire, guident ma main et semblent me déposséder d’un « moi » lourd, pesant… J’ai écrit tout ce livre, récit, essai, roman, je ne sais trop, dans un café de la rue Notre Dame des Champs, sans être jamais importunée. Sauf une fois, où un homme étranger à ce bar, les yeux noyés d’alcool, s’était approché de ma table et m’avait dit : -Toi, tu as des yeux d’espionne.

source « côté dame » Chantal Thomas (Comment supporter sa liberté) « côté monsieur » JJ Dorio (Comment j’écris des poèmes)





trois

JE N’AI JAMAIS ÉCRIT, quelque texte qui soit, dans ce café au nom inconnu. Mais, à cet instant du livre, en train de se faire, ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Je ne suis personne et je dois demeurer invisible, si je veux relater, avec quelque chance d’être lu, les histoires extraordinaires révélées par la narratrice.

« Histoires extraordinaires » ? Outre que le titre est déjà pris, je l’ai trop vite écrit.

Des histoires, disons, cet « inépuisable torrent de belles apparences », lit-on ailleurs, là, ou notre narratrice, a puisé ces expressions rares et un brin archaïques, pour se conforter dans son désir d’être, quel qu’en soit le prix, une romancière.


	

JE ME SOUVIENS de Viracocha et des bœufs piqués par les taons





37 Je me souviens d’avoir dormi à la belle étoile des plateaux de Castille et dans la citadelle de Machu Picchu

38 Je me souviens des bécots pondus comme des œufs tout chauds (Paul Fort)

39 Je me souviens d’avoir passé la nuit dans une cahute entouré de crânes incas et d’avoir refusé d’ouvrir la porte à un ivrogne qui toquait et se lamentait psalmodiant par Viracocha par Viracocha





40 Je me souviens des diseuses de bonne aventure qui prévoyaient dans les lignes de la main ou le marc de café les pires malheurs

41 Je me souviens de la petite cuillère en bois dont le manche s’élevait de la hauteur d’un petit soulier trouvée par André Breton au marché aux puces

42 Je me souvins des puces véritables qui tâchaient les draps rugueux de mon enfance





43 Je me souviens des vers luisants, lucioles que l’on voyait les nuits d’été près du mur de cailloux de rivière de notre jardin

44 Je me souviens des taouas, les taons attirés par les bœufs que mon père joignait les après-midi de canicule

45 Je me souviens que ma mère leur faisait au crochet des pièces en coton que l’on mettait devant leurs yeux et leurs mours (museaux)

JE ME SOUVIENS de Sapho et de Brassaï





25 Je me souviens des grenouilles pêchées en solitaire dans les mares des collines surplombant mon village

26 Je me souviens du rideau de pluie et de ce diable de chanteur nougaresque qui fait des claquettes sur le trottoir à minuit

27Je me souviens de c’est chaud Sète et des anchois de Collioure passés à la moulinette





28 Je me souviens de Guy Forget et de Gabriel Fauré

29 Je me souviens qu’en avril les eaux sont mille et que l’asile est un exil

30 Je me souviens des images poétiques et de tes bras qui entouraient mes nuits





31 Je me souviens de la bleusaille, de plumer la volaille et de Brassaï

32 Je me souviens du verre d’absinthe, la seule sculpture ronde-bosse de Picasso 1914

33 Je me souviens d’avoir visité et revisité son musée Hôtel Salé, du premier au quatorze juillet 2017, pendant que tu passais tes oraux pour entrer à la rue d’Ulm





34 Je me souviens de ce carnet que j’ai rempli de signes en écoutant les moineaux du jardin du Luxembourg

35 Je me souviens qu’elle a passé la jeune fille (Nerval)

36 Je me souviens de Sapho cette femme à thé (ça faut l’écrire)


	

LA MÉMOIRE ET L’AMER OUBLI





…l’honnête témoignage de sa mémoire, un amoncellement de choses brisées, pacotilles miroitantes ou éteintes, désassemblées, et que nul ciment ou fil d’or ne relie.

Jean Vilar, Chronique romanesque.

Toujours la mémoire, telle une magicienne qui nous joue des tours, qui sort du chapeau ce que nous croyions avoir oublié. Bergson écrit que nous portons en nous toute la durée de notre temps personnel.

Comment, si l’on y songe, ne pas en être écrasé ?

Tu te souviens ? (conversations) Souviens-toi ! (comme un mot d’ordre). 

Je me souviens (comme une machine littéraire).

Toujours la mémoire, telle une magicienne qui jongle avec l’art d’oublier.

JE ME SOUVIENS de l’art d’enchaîner





13 Je me souviens de Messieurs les censeurs Bonsoir !

14 Je me souviens que ma grand-mère Germaine ramassait des orties pour en nourrir ses petites oies

15 Je me souviens d’Action Poétique, de Change, mais pas de Tel Quel





16 Je me souviens du rouge est mis et du cadavre exquis

17 Je me souviens des Pléiades qui sont les étoiles de la pluie dans la mythologie des indiens Goajiro

18 Je me souviens du Chemin des indiens morts, le recueil de ces mythes rapportés et mis en perspective structuraliste par mon ami Michel (Perrin)





19 Je me souviens d’avoir lu à haute voix sans rien y entendre les Illuminations dans les Andes fleuries de frailejones « espeletia pycnophylla »

20 Je me souviens des frères des frères des frères il y avait il y avait il y avait une fois…ce mythe nous retiendra très longtemps

21 Je me souviens des navets que mon père tranchait pour nourrir les cochons (mais je ne me souviens pas des rutabagas)





22 Je me souviens des Tres Tristes Tigres  (Trois tristes tigres) et de la nuit passée à La Havane avec mon amoureuse

23 Je me souviens de l’atelier-fruits, inducteurs d’un atelier d’écriture imaginé par Josiane Dorio, que nous avions préparé de concert et fait exécuter par des participant.e.s enthousiastes à la Bugade de Villeneuve les Avignons

24 Je me souviens de l’art d’enchaîner dans des éléments non-formels tels que reflets, résonances, allusions, transferts, supputations, selon Bashô (1644-1694)