CETTE LANGUE ÉCRITE





Cette langue écrite qui tamise, raffine, épure…
Nathalie Sarraute Les fruits d’or


Cette langue écrite qui se fraie (ou se fraye) un chemin de traverse dans le maquis du langage qui nous étouffe

Cette langue mon dieu auquel je ne crois qui dévie et jubile avec sa plume qui parle sans barguigner au papier

Cette langue écrite destinée aux lecteurs et lectrices solitaires qui la prolongent dans leur tête ou la recopient sur leurs carnets secrets

Cette langue miroir tendu par l’écrit sur cet écran qui incite les lecteurs et lectrices de passage à devenir les lecteurs d’eux-mêmes*


*Paul Ricœur


RÊVES ET VOYAGES d’Homère à Monet





Quand je perds le fil je relis l’Odyssée

Cette nuit le grand récit d’Homère
Évoque les feuilles de l’automne
Jonchant un carré de jardin
Dont je fais un lit

Je m’endors et j’entends les paroles ailées
De mon aimée en allée
Dans les brumes de la mort

-	Ni chair ni ossements…Je flotte envolée…

Je n’entends pas la suite de ce récit infernal
Mais retrouvant mon corps et mes esprits
Je nous vois tous deux à Giverny
Où nous joignîmes nos lèvres
Devant l’étang aux nymphéas

Nos rêves mystérieux
Brillants à travers les larmes*

*Baudelaire L’invitation au voyage



ANCIENS POÈMES PLEINS DE TROUS





Je relis mes anciens poèmes
Ils sont pleins de trous
On dirait qu’ils ont été écrits
Par quelqu’un d’autre

Un joueur un jongleur
D’un monde qui maintenant
Est « de la revue »

Un peu comme un cheval de trait
Tombé sur la chaussée
Qui fait peine à voir
Et qu’aucun charretier
N'est en mesure de relever



PASSES





Passe une jeune fille complètement nue
Blaise Cendrars


Passe le dormeur du val 
Tête nue
Sous la nue

Passe Léonor ou Barbara
Une paire de dormeuses
(boucles d’oreilles pour la nuit)
Or jaune 18 carats

Passe Tristan Corbière
Poète maudit du je-ne-sais-quoi
Mais ne sachant où

Passent ses Amours Jaunes
Les sourcils salés de poudrain

Passe François Villon
Dont un pendu a écrit la Ballade

Passe tout habillé de blanc
Mandrin le fabuleux brigand

Passe dans une cabine du Nord-Express
Valéry Larbaud alias Barnabooth

Il est amoureux
de la cantatrice aux yeux violets
chantant dans la cabine d’à-côté

Passe le bateau ivre de cette poésie
Qu’une longue file de lecteurs du dimanche
Hale 
En descendant 
À contretemps

Les fleuves impassibles