CE QU’EST ET CE QUE N’EST PAS POÉSIE MODE D’EMPLOI





« La culture numérique exige des formes nouvelles
et toujours changeantes de savoir-lire, de savoir-faire
une compétence numérique » Milad Doueihi




                                                                   
 CE BLOG S’ADRESSE AUX LECTEURS NUMÉRIQUES SANS PAPIERS. 
Et pourtant c’est un être réel qui l’écrit, d’abord à la main,
sur  des carnets de toute taille,
des cartes blanches ou de couleurs de divers formats,
 des marges de livres en train d’être lus, et même, 
des ardoises imaginaires de l’enfance
 – ce que les chinois anciens appellent  écrire sans laisser de traces.
 
Ensuite, après cette première phase, pour donner un texte nouveau 
à lire sur la toile,  passage obligé par azertyuiop, 
ce fameux clavier, qui, en effet peut-être comparé à un piano :
 mon piano, ton piano, son piano (écoutez la chanson de Ferré Léo).
 Le texte écrit est ainsi livré sous forme de poème, le plus souvent,
à qui veut bien s’y arrêter un instant. 
C’est là que réside la difficulté et la contradiction du média numérique.
Les lecteurs, pour la plupart, ne font que passer, 
comme s’il s’agissait d’un « apparaître verbal », comme un autre.
 
Je n’ai rien contre passes et passages à la Montaigne,
 « Je ne peins pas l’être. Je peins le passage…
Il faut accommoder mon histoire à l’heure. ».
Mais lui, faisait son miel des écrits autres, qui le nourrissaient
et lui permettaient d’armer ses répliques,
d’écrire à sa manière, unique et ondoyante, sa « glose » : 
nous ne faisons que nous entregloser.

 Ainsi se dessine l’utopie, la visée de ce blog intitulé,
un peu par provocation, poésie mode d’emploi.

Ni modèle d’écriture, toujours en devenir, ni, encore moins
 modèle de vie, mais, sans se bercer d’illusions,
incitation aux extensions du domaine du don*
  ….sur les sentiers solitaires et solidaires de la création.
 

 *Alain Cavaillé 

LES FILS TIRÉS IL FAUT LES TISSER 41, 42, 43





quarante et un

JE TIRE DES FILS, si le texte prend ça fait la page, sinon ils se défont et disparaissent aux quatre vents.

Sur la page c’est la plage que j’arpente, promeneur solitaire à la lueur de cette lune sereine jouant sur les flots.

Je tire des fils dans ma tête comme un écrivain nourri de citations littéraires.

« Nous ne faisons que nous entregloser », m’écrit un certain Montaigne.

Mais la nouveauté aujourd’hui est cet e-mail signé Wallace Stevens :

« Je suis incapable de faire une citation qui ne soit pas issue de mes propres paroles, qui que ce soit qui les a écrites ».





quarante-deux

TOMBEAU DE POÈTE drôle de genre. Mallarmé, tel qu’en lui-même l’éternité le change, lui fit la peau.

(une blague à deux balles)

Les morts ainsi loués vacillent.

Si certains, comme on dit, se retournent dans leur tombe, d’autres, à l’inverse, on dirait, reviennent nous protéger.

Je bute sur une phrase, un souvenir de jeunesse embrouillé,  jusqu’au moment où je revois un tel, une telle, tel jour, telle heure, en telle année.

Il m’avait offert le vieil homme et la mer, elle m’avait donné le premier baiser volé, dans un grenier, une soupente, où, par un fenestrou, on voyait, comme un miracle, tomber la neige.

Plus tard, beaucoup plus tard, leurs disparitions avaient été ressenties comme un drame.

Et puis, une nuit, sans crier gare, alors que nous écrivions une de ces pages obligées, à partager dans un atelier d’écriture, voilà que, contrairement au sentiment tragique de la vie, les morts, les pauvres morts, nous donnent la formule magique, qui nous facilite incroyablement, le fait d’être à bonne distance des choses de ce monde.

L’orage intérieur s’apaise, une phrase, une seule, « un bouquet de houx vert, ou de bruyère en fleurs », « refait tomber l’adrénaline de nos tragédies ».

après Hugo allant visiter la tombe de  Léopoldine,Enrique Vila-Matas m’a donné les derniers mots que j’ai traduits.





quarante-trois

CE ROMAN N’ALLAIT VRAIMENT PAS DE SOI et pourtant je le lisais ligne à ligne, sans en manquer une, et même, il m’arrivait de m’arrêter souvent sur une phrase, un passage, que je lisais et relisais, n’en croyant pas mes yeux. Mes yeux, qui à la longue, couché dans mon lit, commençaient à se fermer. Adieu mon livre, à demain les affaires !

(Pure illusion d’un faux dormeur et pur mensonge que le narrateur du temps perdu développe en de multiples pages.)

J’allume ma bougie, oublie Marcel, et, à travers mon premier rêve d’endormi, plonge dans un long dialogue avec cet auteur qui semble me parler en d’innombrables citations extraites de la littérature universelle.

On ne sait plus alors vraiment, si Père a vraiment utilisé son sauf-conduit durant la guerre civile, ou si l’anecdote sort d’une nouvelle de Ros, qui les écrit courtes et véloces.

Elle me tourna le dos et susurra une bonne nuit. Mais, n’en croyant pas mes oreilles, j’entendis, « Monet, les nymphéas, Giverny.»

TOUS NOS TEXTES RESTENT INACHEVÉS comme nos vies 38, 39, 40





trente-huit

C’EST VRAIMENT ÇA LE HIC, devenir cette personne dont on ne sait plus grand-chose, même pas le nom qui s’efface un peu plus chaque nuit à partir d’un certain âge. (D’où le chapelet de pseudos (hétéronymes) qui abondent chez les auteurs de littérature.)

(Nerval, Lautréamont, Saint-John Perse, Perec : chassez l’intrus.)

Ainsi me voilà luttant en grand secret et à contre-courant dans ma barque démâtée,  dans le clair-obscur de l’aurore, éclairé par la toile inaugurale de Monnet : impression soleil levant.

Je m’éloigne des choses et des événements, mais sans me précipiter, sans m’abandonner à cette fuite en avant, qui nous conduit au bord d’une falaise « d’êtres-en-tas ». (Il fallait oser la faire celle-là, citation mêlant Jean Sol Partre et Guy des Deux-Bords.)

E la nave va.





trente-neuf

ENTRE DEUX SOMMES – c’est toujours cette histoire des nuits où je ne dors que par intermittence-

je poursuis mes correspondances secrètes avec les auteur.e.s du monde entier. Cette nuit c’est, sans l’intermédiaire d’une traduction, la lecture de ce romancier complètement chiflado, (fou), qui cultive l’art de disparaître dans des pages sans fin, d’un individualisme implacable : silencio, exilio y astucia. Silence, exil et ruse (astuce).

Dans mon énième somme, le troisième si j’ai bien compté, j’ai rêvé de New York. Je passais en vélo, devant les tours jumelles enterrées, et j’entendais Dieu me dire : “Mira, guardo silencio porque no me gusta alardear de haber creado el mundo.” (Écoute, je reste silencieux parce que je n’aime pas me vanter d’avoir créé le monde.)

citation Enrique Vila-Matas (Esta bruma insensata)





quarante

TOUTES NOS PHRASES INCOMPLÈTES ressemblent à la vie, qui, en fin de compte (et de conte), n’est jamais à la hauteur de nos espérances. Je me suis endormi sur cette phrase, mais une heure après, je suis réveillé par le rêve brumeux d’un ciel lourd comme un couvercle, semblable à celui du spleen baudelairien, une image d’angoisse, qui a lourdé mon sommeil.

La dernière fois que j’ai acheté un exemplaire des Fleurs, c’était à la sortie d’un oral de ma fille. Elle avait subi les assauts répétés de ces deux examinateurs (« un homme et une femme »), qui, manifestement, n’appréciaient guère son interprétation de je-ne-sais-plus-quel poème. (Je vais demander lequel à l’intéressée).*

Je m’étais empressé de le relire, dans l’édition de poche, préfacée par Yves Bonnefoy. Quant à l’examen, il se passait dans la salle Claude Le Louche. Ceci explique peut-être cela. Tous nos textes restent inachevés, comme la vie (etc).

  • Causerie poème LV des Fleurs du mal