Je suis assis sur un tronc échoué, j’ai compté 1789 pas dans le sable pour y accéder. Ce sera, le temps de mon écriture, l’arbre de la Révolution. 4 bateaux à l’ancre, un autre là-bas dans la darse du trafic, dont l’on décharge je ne sais quel or noir. Jérôme Bosch aurait pu le faire figurer dans la partie bitumeuse de son Enfer. Les planches à voile comme des flèches sillonnent la surface des eaux. J’imagine que le sable que je fais couler entre mes doigts est celui du Sahara. Comme celui coloré de cet immense sablier avec des parties calligraphiées, que j’ai acquis dernièrement grâce à une amie galeriste. 1789 pas, comme autant de notes comptées par Phil Glass pour son Einstein on the beach – c’est le cas de l’écrire. 1789 pas, maintenant, à faire en sens inverse. Sans compter. L’exercice se termine. On ne commande aux correspondances qui nous envahissent, en ces moments particuliers, qu’en leur obéissant.
Tronc bois flotté du golfe de Fos Planches à voile libellules à cœur joie par mistral soutenu Les mots viendront mais lesquels ? Sacs et ressacs Tours et retours…de flammes et de flammèches Les mots viendront contaminer ce vieux carnet ou essaimer La mer remue paisiblement ou frise là-bas à l’ouest du port minéralier Dix navires en attente immenses Babels d’huile noire ou de gaz Les mots viendront selon selon Surtout ne pas se retourner Ne pas lever l’œil vers le haut de page Une façon de faire comme une autre Les mots viendront dans le remous et dans la simplicité Hermanos frères de cœur et de recueils renouvelés Une façon d’avancer ligne à ligne De lancer le bouchon la bulle irisée La balle est dans le camp du désir sans objet Une badine rouge Des cailloux Des pelotes de posidonie enfermant l’univers Les mots viendront remuer le chaos Vagues à vagues continues obstinées
Sur la colline de gypse gris nous accrocherons les tableaux de ce gueux de siècle, ventre et jambes arrachés. René Char
Je n’irai pas chercher midi à quatorze
heures. C’est un peu après dix heures de la nuit que l’on trouva son corps sans
vie- comme on dit-, à l’aplomb d’une terrasse qui elle-même survolait la mer et
les remparts d’un port scintillant de méditerranée. Le dur repos, peut-être,
après des jours de térébenthine- trop forte, et de présence humaine- trop
faible.
Bouteilles, encres, couleurs pour toiles, pinceaux couchés ou dans le pot ; et après le succès marchand- disproportionné ?- le refus soudain de peindre comme il savait. Une façon de se brouiller avec soi-même et de ne laisser que des traces sans suite, posées à la diable, grises qui crient en silence. Des ratages dont il ne veut pas écrit-il à son marchand qu’il l’énerve avec ça.
Mais laissons un instant sa spécialité artistique. Nous avons au moins croisés tout deux- lui le très grand bonhomme connu, moi le petit poète- disons ?- inconnu, les mêmes lames de ce fameux tarot de Marseille. D’Antibes, où donc on lui dénicha ce local pour peindre, Nicolas évoque trois arcanes majeurs qui peut-être lui permettront ce renouvellement continu qu’il recherche. J’ajoute pour chacune quelques mots puisés dans un des jeux que j’ai écrit il y a vingt ans et qui dort dans une de mes réserves de textes sans éditeurs.
J’ai trois cartes.
Le Diable.
…il cabre
ses ailes bleues…ses ailes de chauve-souris,,,frappe le cymbalum des tentations
…frappe la queue du chien,,,frappe le doigt de Dieu
et la Bête passe,,,nous
laissant l’Oeuvre au noir,,,sans vitrines ni banderilles mondaines,,,
et nous jetons sa carte
dans un geste qui fait penser au jeu de la mourre,,,
et de l’amour ?
l’Hermite.
…hermite
au pied léger dans la tempête de tes sommes…dans la capuche de tes rêves,,, tu
promènes les aurores boréales d’un harfang de l’arctique…bleus égratignés de
vermeils…
la Force.
…comme cette femme maintenant de
ses mains délicates,,,la gueule ouverte du lion…comme cette femme cherchant à
libérer la bouche des vieilles ombres…comme cette Force qui nuit à nuit
étrangle la fatalité de « l’Hydre Univers…(Victor
Hugo)
Et, croyait-il encore- en cet hiver qui serait son dernier – s’il produisait trop d’inattendu, les marchands d’art n’aimant pas ça, le Bateleur, parviendrait à rattraper le coup. Staël croyait sans doute au gobelet polaire sortant les dés du hazard- comme il l’orthographiait.
Reprenons. C’est la fin. Dans la
non-peinture des esquisses d’esquisses, il se déploie soudain et nous offre ses
mouettes sans gouverne qui filent cependant le train à l’horizon, qui l’espace
d’un suspens sont la mer grise et blanche.
Et puis tout à coup, las des sourdités,
c’est l’éclat du nu couché bleu qui lui revient, un corps de montagne et
d’abandon ; et enfin, le concert : inachevé- comme il se doit
– anticipant les nuits-jazz du cap proche de Juan-les-Pins, nous saisissant,
une dernière fois, happés dans les soupirs et les silences d’un piano noir
déployant ses partitions…
Et nous voilà repris par une cinquième
lame majeure du tarot, celle où l’on voit la tour d’où sont tombés deux
acrobates…
La MAISON-DIEU …tour déglinguée d’où s’échappent des bulles rouges,,, « pas du sang …du rouge » (Godard)
Un poète utilise une langue qui est à tout le monde… Mais cette langue, un poète ne l’emploie pas à des fins de communication utilitaire, ou en essayant d’être compris tout de suite par tout le monde. C’est pour cela que le lecteur ou l’auditeur de poésie a souvent besoin d’une certaine préparation, dont on commence heureusement à sentir la nécessité.
L’expression poétique est toujours en évolution, ce qu’il faut, bien sûr, comprendre et admettre; en outre, elle parle de ce dont on se tait souvent dans la société, le pas vendable : angoisse, mort, bonheur de riens ou (et) bonheurs extrêmes, élans.
Ce qui constitue le fond dérangeant de la vie, quoi !
Marie-Claire
Bancquart
(1932-2019)
tu lis des poèmes ronds bien faits sympathiques finalement mais qui s’effondrent au second regard tu lis des poèmes à mesure que tu les récris à ta manière tu lis des poèmes au revoir et merci tu lis des poèmes trous noirs galaxies du sang d’encre dans du lait de brebis tu lis des poèmes qui n’en finissent pas de commencer c’est leur marque de fabrique tu lis des poèmes qui t’agacent qui te gavent et te cavent les yeux tu lis des poèmes tu ne sais plus si c’est bien toi qui les écrivit tu lis des poèmes inattendus de ceux qui ont attendu leur dernier souffle pour être lus tu lis des poèmes en perdant leur fil ce sont les pièces que tu préfères tu lis des poèmes de boue en boucle journaux de papier de feu et de cendres tu lis des poèmes une fois dernière dans la sciure de bois d’un cirque enfantin tu lis des poèmes d’insectes de gratte-ciels de craie sur un ciel noir de bananiers dans la neige* *une fantaisie du peintre Wang Wei tu lis des poèmes couleurs d'invisible où les yeux des vivants respirent