ABECQUER





Abecquer ses oiseaux de nuit

avec ces quelques mots rares

aux sens le plus souvent inconnus





La vie si courte soit-elle

devrait permettre à chacun

de prendre ses aises en tous sens

avec ce dictionnaire à part moi

qu’affectionnait Montaigne





Gérard Genette un autre montaignien

admirait son père

cordonnier amateur

qui sur son établi

utilisait une bigorne

petite enclume allongée

qu’il appelait « pied de fer »





Mon père à moi

les sabots dans la glaise

poussait ses bœufs

tirant droit ses sillons

de gauche à droite

et de droite à gauche

à la manière ancienne d’écrire

de ligne en ligne

ses boustrophédons





Ainsi l’amour d’amour fait son chef d’œuvre

zèle de et pitié de rempli Amour

Marguerite de Navarre


	

ATTENTION APPROPRIÉE





Attention appropriée

Formule des chercheurs

En science littérature poésie





Ainsi cette forme de poème

Que je creuse et remets

sur le métier





Comme si elle devenait

indépendante de mon identité





Mais ce n’est pas si simple

Mis en jeu le « je

comme un autre »

mis en abyme

coexiste

avec la langue en mouvement

et l’histoire

avec ou sans sa grande H





Attention appropriée

c’était celle assurément

de nos troubadours

qui de trobar leu en trobar clus*

inventèrent à leur manière

excusez du peu…

la courtoisie en amour









trobar leu : une forme accessible au sens commun

trobar clus : une forme « hermétique »

si l’on peut oser cet anachronisme

L’ANCIEN JEU DES VERS

Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers

                          Apollinaire





J’oublie le jeu subtil des vers

Les saisons de l’amour et leurs flammes

Les yeux clos de l’hydre univers

Le paysage fleuri de l’âme





J’oublie les êtres que l’on crée

Simplement avec une plume

Ou sur l’ardoise d’un doigt de craie

Enfant des barres et clairs de lune





J’oublie ma petite science

Lignes réglées sur le papier

Panier d’osier qui se balance

Au gré des fruits du citronnier





J’oublie ainsi ici ailleurs

Dans le jardin décapité

Où tu ne viens plus me tendre

Tes lèvres matinales





Toi que je ne veux oublier

L’ART DE DÉNOMMER LA MER

 
de la mer inépuisable
de l’Odyssée
d’ Ulysse et de Simbad
 
 
de la mer inépuisable
sur le roc ou le sable
toujours recommencée*
 
*Paul Valéry
 
 
de la mer en péril
continent de plastique
des hommes prédateurs
 
 
de la mer mon amour
que nous avons tant aimée
 
 
de la mer à tes pieds
qui s’ouvre sur les rêves
d’éternité
 
 
de la mer retrouvée
allée avec le soleil*
 
*Rimbaud
 
 
de la mer maternelle
qui nous berce
en son sein
 
 
de la mer qui remue
page blanche
plage grise
 
 
de la mer qui écoute
les voix des trépassés
 
 
de la mer de la lune
qui jouait sur les flots*
 
*Hugo
 
 
de la mer qui fleurit
le corps des enfants rois
de la mer de mes filles
qui en faisaient des châteaux
 
 
de la mer assassine
noire et rouge sang
 
 
 
 
de la mer de tes nuits
cet enfant d’Idumée
que l’air du vierge azur affame*
 
*Mallarmé
 
 
de la mer des pensées
du temps
qui joue avec les dieux
 
 
de la mer de l’Histoire
avec sa grande hache*
 
*la citation la plus répétée
de Georges Perec
 
 
de la mer du delta
où se jette le fleuve
Utopia
 
 
de la mer de tes lèvres
qui faisaient le sel
de ma vie
 
 
de la mer de ta mort
Sirène au chant déchiré
 
 
de la mer z’yeux fermés
en ses derniers reflets
 
 
 
 
 
 
 
 
 

CHÈRE AMIE AMOUR ABSURDE

CHÈRE AMIE AMOUR ABSURDE ma disparue ma nostalgie présente et à venir Chère amie amour absurde ma main donnée à tout ce qui a été entre nous et que personne ne peut effacer Chère amie amour absurde ma destinée ma rose au bois la moindre herbe de mon jardin imparfait Chère amie amour absurde ma décédée ma passerelle au-dessus du gouffre de nos douleurs consenties Chère amie amour absurde ma main qui te l’écrit entre cris et rires pour un bon mot chassant nos maux une comptine un conte à dormir assis sur ton pupitre d’écolière ravie Ma chère amie mon amour absurde réinventé entre deux résonances contradictoires la vie la mort l’éphémère éternité Ma chère amie mon amour absurde ma révoltée ma confiance mon oxymore morte vivante qui irrigue mon viatique ma vitalité

inscription sur la façade de l’immeuble
où vécut Vladimir Jankélévitch
à Paris Quai aux Fleurs