LE REVOLVER AUX CHEVEUX BLANCS





LE REVOLVER AUX CHEVEUX BLANCS

Prétexte

À force de noter ses rêves, il ne savait plus s’il rêvait qu’il dormait,

ou s’il se réveillait d’un somme où il rêvait qu’il traversait le Pont des Arts, un livre d’octosyllabes sous le bras.





Je mets la chambre dans le feu.

C’est un rêve d’André Breton

Qui tire à vue depuis la Tour.

La Tour Saint Jacques. Échec et mat.

Seul sans ma belle il m’a tué,

le révolver aux cheveux blancs,*

il t’a tuée.





Poésie ne fait pas de vagues

Elle vogue de nuit en nuit

Sur la barque d’un Anonyme.

Fanal, feu latent, exercice,

Poème en rupture, brisures,

Que l’on recolle pièce à pièce.





Les mots viennent de toute part

Mais il faut les laisser passer

Ou bien les isoler en chambre

De décontamination.





En attendant qu’ils nous reviennent

Avec l’ache et le serpolet**

Silence sur la page noire.





Sans livre à portée j’ai du mal

Mais avec crayon et papier

Je trace pour les recréer

Des guirlandes de l’un à l’autre.

J’ai du mal sans papier stylo

Mais persiste la voix en tête

De tous mes poèmes adorés.





À la fin sans pouvoir me plaindre

Sans voix sans oreille et sans yeux

Je n’aurai alors pour survivre

Que les mots sur les lèvres

de ceux qui m’ont aimé.





*André Breton

** Paul Fort

improvisation

POÈME ÉCRIT LES YEUX FERMÉS





le monde sur tapis vert

la boule blanche bloquée

au bord du gouffre





une ballade d’Archie Sheep

« écoute Archie il faudrait qu’un jour

on aille jouer Bach sous un baobab »  





une roue à aubes

qui remurmure

la chanson des Nestes

de Jézeau dans les Hautes Pyrénées





un bouquet de violettes

déposé à l’asile de Rodez

pour Artaud le Momo





la rivière Arize

creusant la grotte

de nos hommes premiers

au Mas d’Azil





la voix d’Antonio Tabucchi

le fil de l’horizon qui se déplace

à mesure que nous nous déplaçons





le fil de ce poème

écrit par je ne sais quel sortilège

en revisitant tous ces lieux perdus

les yeux fermés

 

LA FABRIQUE D’UN POÈME





Laissez-moi voyager incognito

Inconnu de moi-même

Dans les séismes du monde 





l’avenue B de New York

où ma fille masquée

va à la pharmacie

chercher du lait





un parc est à côté

où poussent les tulipes

et les premières jonquilles

comme chantait Auffray





Il court il court le furet

Les images s’agitent

Portées à bout d’écrans magiques





Je fabrique des poèmes

-ai-je lu hier-

qui sautent à l’élastique

ça je l’ai ajouté





Je bricole des voyages

que j’offre aux inconnu.e.s

Qui comme moi fabriquent

des rêves incognito

pour sortir de leurs Bastilles





04/05/2020

POÈMES DE COVID EN RÉA POÉTIQUE





SILLONS TRISYLLABIQUES

année 2020

dite des devins

indication :

lire des yeux puis de la voix

ces textes écrits en trisyllabes

le lecteur idéal laisse le texte capter

tout son présent     

n’oubliez pas les diérèses.





Janvier

PAROLES SANS ROMANCES TRACÉES À LA POINTE FINE

il ne sert  à rien  d’expliquer  Dorio  dans le texte  Dorio  a’xist’pas  mais il trace  des sillons  en passant une araire  pointe fine  va et vient  de paroles  sans romances  il ne sert  à rien  sur la page  des fragments qui se perdent  roue errante  d’une main  du tressage  sans dressage la sibylle  peut bien rire les idylles  et rondeaux  s’en aller  je persiste  et je signe





Février

SOLITAIRES SOLIDAIRES DES RAISONS ET DES RIMES

février  découpé  en vingt neuf  vers sans rimes  à jets d’encre  sur la page  puis clavier  pour l’écran février  cette année  apporta corona  un virus  une grippe  pas d’Espagne  mais de Chine  tchin tchin tchin qu’opposer  à la mort  si ce n’est  la richesse  d’exister  avec et pour  nos semblables  solitaires  solidaires des raisons  et des rimes chuchotées





Mars

POÈMES DE COVID EN RÉA POÉTIQUE

tout oublier phrases cul par-dessus gentillesse tout ouvrir à ton bic laissé seul sur la page mon hôtesse tout futur enjambant passerelle au-dessus de l’abîme tout connaître du regard des mourant.e.s à la douane du grand soir tout écrire en réa poétique des poèmes de covid des patient.e.s aimables qui sourient avant de trépasser tout ainsi qui passa

CETTE ACTIVITÉ NE M’A JAMAIS DÉÇU





« Ne  te soucie pas de ta trace Tu es le seul à ne pouvoir l’effacer »





L’encre petit filet de sang noir

Une trace dont je ne me soucie

Cette activité ne m’a jamais déçu





La voilà à nouveau qui prend forme

Maladroite sur le papier

Et qui risque d’échouer





Un esquif une barque

Remontant le courant couci-couça*





Éprouvé durement par la vie

Je poursuis vaille que vaille
La réalisation de mes rêves éveillés





Ces nuits dont la main est un cerf-volant**

Textes et poèmes écrits





En temps d’insouciance

-société qui se donne en spectacle

et qui applaudit les bouffons

et les capitaines d’industrie-





Ou en temps de catastrophe

-quand les gribouilles disparaissent

et que les gens du sens commun

se raccrochent à ceux qui cherchent

et pratiquent les soins

seuls capables de réparer-





Cette activité

Dont aucune trace ne restera

Ne m’a jamais déçu





*Francis Ponge La barque

**André Breton Poisson soluble