J’ÉCRIS opus 3

L'homme écrit sur du sable
Moi ça me convient bien ainsi
L'effacement ne me contrarie pas
À  marée montante je recommence

Jean Dubuffet

J'écris noir sur blanc avec beaucoup de blancs
dont j'ai besoin pour écrire un poème

J'écris sans hésiter mais si lentement
que quand je me décide j'ai éliminé
ce qui m'était venu à l'esprit d'emblée

J'écris dans la nuit blanche des poèmes
antérieurs à toute écriture
comme un chant itinérant

J'écris d'un lieu à l'autre
allongé dans le hamac le lit
marchant dans les Andes péruviennes

J'écris devant le lac Titicaca
et sur la pierre du soleil de Machu Picchu

J'écris avec le pinceau de Mi Fu
c'est le va et vient du souffle
qui fait que trait est gros ici
et maigre là

J'écris maigrelet des formes et des lignes esquissées
esquisitas (délicieuses)

J'écris en noir de Chine' des phrases sans mots
Dessinant sans que je m'en mêle mes hypnographies



hypnographies Jean Jacques Dorio

J’ÉCRIS opus 2





J'écris comme un délire ce vers à goût de nuit
Puis cet autre oubliant sur ma lyre qui je suis

J'écris ce poème désuet sans attrait
Dans le désert d'une chambre blanche    à grands traits

J'écris avec mon nouveau stylo Stabilo
(pour surfaces lisses, papier, verre, métal)


J'écris par intermittence mais sans ratures
Une présence qui essaie d'oublier toute littérature

J'écris en feuilletant des livres, en général
Ô lit heureux l'unique secrétaire de mon plaisir*

J'écris en particulier sur des livres que personne plus ne lit
à part ceux et celles qui côtoient des rimes à n'en plus finir

J'écris à voix basse ou de cette voix sans personne
qu'affectionnent les poètes qui privilégient la mise en page

J'écris cette quinzième ligne qui atteint la limite
de ce poème à lire...les yeux fermés

*Rémi Belleau (1528-1577)

J’ÉCRIS opus 1





J’écris en levant les lièvres d’un gîte

Où La Fontaine songe : cet animal est triste

                                        et la crainte le ronge
 

J’écris en écoutant les quatuors de Beethoven

devenu à cette époque sourd, sourd sublime
 

J’écris en traçant dans l’air la langue des signes

J’ai l’air d’un idiot (d’un idiot utile ?)
 

J’écris en posant des questions à mon lecteur futile

Fût-il pervers polymorphe ou slameur insigne
 

J’écris sur les nuages qui passent ici

Et sur les pavés que se passèrent de main en main

les petits gars et les jeunes filles de Mai 68

 
J’écris sur l’océan qui bouge depuis le premier bain

de vagues et de houles avant mes premiers vagissements
 

J’écris sur l’estuaire, exutoire d’un fleuve

Qui baigne mon poème mystérieusement

 

LES RÊVES ET L’ÉTERNITÉ





Les rêves mesurent mon éternité
Toujours sur le départ

Rêves sueños dreams
Révolutions logiques

Les rêves lèvres des rêveries
Sur des livres exhibant
Des portraits de Nadar

Les rêves usés de l'analyste
Et des porteurs de valises

Les rêves de pavanes
pour l'infante défunte

Les rêves de Peau d'Âne
Du conte à la magie du ciné

Les rêves en filigrane
Sur le grain du papier

Les rêves pour conclure
Ce pacte avec l'éternité


DICTIONNAIRE MA BABEL





Dictionnaire ma Babel
Ponge tournait et retournait
en tout sens
son Littré
Moi c'est Robert
alias Alain Rey

Dictionnaire agité
Telle l'argile du potier
Qu'il nous faut bien malaxer
Afin de la désaérer

Dictionnaire me voilà
Écumant tes signes émigrants
Épuçant une page manuscrite
de l'oncle Gustave (Flaubert)
à l'état brut, 
Écrite, disait-il, comme un ornement de marquèterie

Dictionnaire mon algèbre
Réduisant les fractures de la langue
Mon dico rebouteux, 
Boute en train qui me traîne,
me trouble et m'incarne,
Me fait subir, article après article,
ses coups de marteau spirituel

Dictionnaire labyrinthe
Impasses et fausses pistes
Chemins qui bifurquent
Où l'on exerce ses yeux fertiles
Tâchant toujours d'y persévérer