J’écris pour je ne sais trop qui et contre je ne sais trop quoi J’écris sur l’Azur Et ce soleil de l’enfance J’écris sur cet ultime vers Tracé par la main de Machado : Estos días azules y este sol de la infancia J’écris pour après tant de paroles vaines Que survive la parole J’écris palabras, soledad, llovizna, en Lima : cette pluie fine, si fine, un jour où Dieu était malade, très malade, en fin de partie J’écris toutes les nuits Pour ne pas laisser brûler en vain La flamme de la chandelle J’écris sur toutes les paroles entendues et qui ne sont rien que du silence si j’en crois ce poète qui composa son recueil page à page devant la casse, devant le marbre, devant la machine, prenant une à une les lettres dans leur petit cassetin pour les aligner dans le composteur comme faisait son épouse Germaine qui venait de quitter définitivement leur imprimerie pour cause de décès J’écris sur l’oreiller Tant qu’il y a un peu d’espace vierge sur ma page J’écris à part moi et à part ça je pourrai dire que j’écris aux autre mois (faut-il les orthographier avec un s ?) Si j’écris Est-ce pour témoigner Est-ce pour me leurrer Est-ce pour me concilier la bienveillance des lecteurs privés d’images ? J’écris un livre nouveau sous le bras Comme celui qui vient d’acheter son pain frais croustillant J’écris sans ambages Préférant au bon grain L’ivresse la folle ivraie évocations citations Antonio Machado, Cesar Vallejo, Gaston Bachelard, Pierre-Albert Birot.
J’ÉCRIS opus 8
J’écris à deux heures du matin
Ces neuf syllabes
Qui à présent sont vingt
J’écris aux anges et aux démons
Qui sur le papier s’affrontent
J’écris à l’éternelle amour
Que le chevalier Gauvain porte
Aux jeunes filles en détresse
J’écris harponné par Achab
Non le roi maudit d’Israël
Mais le chasseur ardent de Melville
J’écris à la campagne et à la ville
Faisant de Moby Dick
L’allégorie de mes nuits blanches
J’écris aux cinq doigts de la main
Aux six faces du dé
Aux 7 jours de la semaine
Qui évoquent la Genèse
J’écris à la suite d’Arthur
Ce chant qui au bois vous arrête
Et vous fait rougir
J’écris Donne-moi ta bouche
O ma jolie fraise
J’écris on ne peut mieux
De l’utile et de l’honnête
Ces fadaises qui parlant au papier
Échappent à Montaigne
J’écris Jeunesse
juventud divino tesoro
à n’en plus finir
J’écris en vain à la princesse des contes
Où l’espoir est plus léger qu’un brin de paille dans l’étable
J’écris croisant Darío (Ruben)
Quand il veut pleurer il ne pleure
Et il pleure sans le souhaiter
J’écris comme dans la vie se superposent bien des formes de discours
J’écris Sur la route dans le souffle du blues
et du rouge mis au studio d’enregistrement
d’une interminable Jam Session
J’écris la nuit comme il se doit
Au doigt mouillé et à l’oreille…
Jusqu’au petit matin
Italiques Paul Fort Montaigne Ruben Dario Verlaine Kerouac
J’ÉCRIS opus 7
J’écris léger très léger encore plus léger et sans la moindre hégémonie J’écris en lisant ici et là (cette nuit Lamartine reprenant le terme de gémonies) J’écris az-zhar’ (le coup de dés) et nécessité : nécessité de ne pas étaler sur ma page le big bazar de l’écriture J’écris nu évitant de poser J’écris retenu mais pas trop tout de même et pas toujours J’écris amusé de partir (partager) les vrilles et les sucettes, la biberine et les cacahuètes J’écris à la margelle d’un puits où l’on s’assied pour dire adieu comme l’on dit bon jour dans mon village d’Occitanie au premier vivant qui passe J’écris comme Butor (Michel) malgré les bombes et malgré ceux qui font la bombe dans un monde à bout de souffle, et de ressources climatiques, biologiques, démocratiques… J’écris Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches J’écris Green de Paul Verlaine Voici la poésie Qu’on assassine
CHANSONS DU SOIR 4 l’amoureuse
J’ÉCRIS opus 6
J’écris sur les murs du Grand Mai et sur les pavés des cathédrales J’écris sur la plaque d’égout de Pont à Mousson à Pont Saint Esprit J’écris à dire vrai en attendant ces mots cachés qui soudain m’apparaissent et que je couche sur le papier J’écris ce dialogue intérieur d’un scribe qui pratique la déformation systématique, la moquerie, la gibe J’écris à ce corps éphémère sous l’espèce de persévérance que Spinoza, si j’ai bien lu, appelait l’éternité : De ce qu’un peu auparavant j’ai été il ne s’ensuit pas que maintenant je doive être le même J’écris appuyé sur un grand livre à la couverture moutarde J’écris aspiré par le bord de la nuit à pas de loup dit le haïku J’écris à la renarde qui passe entre les lignes d’un poète animalier J’écris l’été de mes douze ans dans un chalet loué en Gaspésie J’écris petit moineau à qui on donne la becquée J’écris à côté du laboratoire central becquets et paperolles sur de petits papiers J’écris à la Nébuleuse de l’Aigle à sept mille années-lumière J’écris en aveugle sur le banc des accusés de fuite en avant dans le poème