J’écris primo d’un murmure, secundo de lectures, tertio de figures, quarto d’une collection imprimée sur un papier de faible grammage. J’écris sans mentir, ni ramage, ni plumage, ni vieillesse ennemie. J’écris excentré mais non excentrique, loin des centres culturels où le commerce de ses consommateurs tel sur le papier qu’à la bouche, n’a plus ce parler simple et naïf, succulent et nerveux, court et serré, qu’affectionnait Montaigne. J’écris sur les feuilles des arbres, le tronc de mes amandiers, les papiers timbrés de mes amendes, les pistes criardes suscitées dans le ciel d’été par les martinets. J’écris la brume sur l’étang où nous péchions des carpes argentées, hypophthalmichthys molitrix. J’écris toujours Merci pour la langouste des Pieds Nickelés et les bons crus font les bonnes cuites de Pierre Dac. Je n’écris pas dac, ok, d’accord, pigé. Au cours préparatoire je recopie inlassablement des lignes d’écriture sur le pape Pipu, l’abbé Bécasse et le curé Raimu. J’écris au carrefour du déploiement des langues à travers l’opération poétique qui les pense. (Yannick Haenel)
J’ÉCRIS opus 4
J’écris sur la cendre des sons et des lettres Qui firent le miel de mes ancêtres J’écris en présence des archives des joutes de poésie Où la parole sort par pression en vers et proses mêlés J’écris sur la corne du buffle et la peau du taureau Sur l’argile des mythologies et l’errance des étymologies J’écris en m’endormant sur l’herbe folle d'un petit val qui mousse de rayons (je ne peux m’empêcher d’y accrocher comme un mantra ma mémoire) J’écris au feutre noir (ou rouge c’est selon) Sur des tracts, des circulaires, des bulletins de salaire, Des feuilles d’analyse du sang Sanguine joli fruit la pointe de ton sein J’écris sur le vierge le vivace et le bel aujourd’hui Sur lequel l’aube naissante J’appose mon blanc-seing Italiques Rimbaud Prévert Mallarmé
J’ÉCRIS opus 3
L'homme écrit sur du sable Moi ça me convient bien ainsi L'effacement ne me contrarie pas À marée montante je recommence Jean Dubuffet
J'écris noir sur blanc avec beaucoup de blancs dont j'ai besoin pour écrire un poème J'écris sans hésiter mais si lentement que quand je me décide j'ai éliminé ce qui m'était venu à l'esprit d'emblée J'écris dans la nuit blanche des poèmes antérieurs à toute écriture comme un chant itinérant J'écris d'un lieu à l'autre allongé dans le hamac le lit marchant dans les Andes péruviennes J'écris devant le lac Titicaca et sur la pierre du soleil de Machu Picchu J'écris avec le pinceau de Mi Fu c'est le va et vient du souffle qui fait que trait est gros ici et maigre là J'écris maigrelet des formes et des lignes esquissées esquisitas (délicieuses) J'écris en noir de Chine' des phrases sans mots Dessinant sans que je m'en mêle mes hypnographies

J’ÉCRIS opus 2
J'écris comme un délire ce vers à goût de nuit Puis cet autre oubliant sur ma lyre qui je suis J'écris ce poème désuet sans attrait Dans le désert d'une chambre blanche à grands traits J'écris avec mon nouveau stylo Stabilo (pour surfaces lisses, papier, verre, métal) J'écris par intermittence mais sans ratures Une présence qui essaie d'oublier toute littérature J'écris en feuilletant des livres, en général Ô lit heureux l'unique secrétaire de mon plaisir* J'écris en particulier sur des livres que personne plus ne lit à part ceux et celles qui côtoient des rimes à n'en plus finir J'écris à voix basse ou de cette voix sans personne qu'affectionnent les poètes qui privilégient la mise en page J'écris cette quinzième ligne qui atteint la limite de ce poème à lire...les yeux fermés *Rémi Belleau (1528-1577)
J’ÉCRIS opus 1
J’écris en levant les lièvres d’un gîte
Où La Fontaine songe : cet animal est triste
et la crainte le ronge
J’écris en écoutant les quatuors de Beethoven
devenu à cette époque sourd, sourd sublime
J’écris en traçant dans l’air la langue des signes
J’ai l’air d’un idiot (d’un idiot utile ?)
J’écris en posant des questions à mon lecteur futile
Fût-il pervers polymorphe ou slameur insigne
J’écris sur les nuages qui passent ici
Et sur les pavés que se passèrent de main en main
les petits gars et les jeunes filles de Mai 68
J’écris sur l’océan qui bouge depuis le premier bain
de vagues et de houles avant mes premiers vagissements
J’écris sur l’estuaire, exutoire d’un fleuve
Qui baigne mon poème mystérieusement