À LA RECHERCHE D’UN LIVRE QUI CACHE LA FORÊT DE MA BIBLIOTHÈQUE

épisode 2

on pourrait aussi bien écrire À la recherche d'une identité perdue

2  LE LIVRE RETROUVÉ

Revenu dans ma maison à livres, j’ai poursuivi mon enquête, en tombant sur « Laissé pour conte ». Tout un programme pour cet auteur, inventeur revendiqué de « l’autofiction », et qui commence par évoquer ses souvenirs de 1940, il avait douze ans. Période que Marc Bloch, l’exemplaire historien, a appelé « l’étrange défaite », dans un texte vibrant, qu’il n’a pu voir imprimer. Je ne sais si je fais bien de l’écrire, mais soudain et par mimétisme, je me mets à songer que pour nous, natifs du printemps 1945, peut-être que ce moment, à l’encontre de l’enthousiasme recouvré*, avait aussi, vu la suite de l’histoire, quelque chose de « l’étrange victoire ». Mais n’étant pas historien, je suis incapable de prolonger cette intuition. Par contre, j’ai peut-être avancé dans la recherche de ce livre qui après avoir « caché la forêt » de ma bibliothèque, est aussi ce livre « laissé pour conte ». Le livre, forcément d’une vie, que je m’efforce d’écrire, comme une fable, que je découvre étonné, par la vertu de l’écriture incertaine mais résolue. Une fable qui joue sur les deux formules qui peut-être ont toujours cours dans l’île de Mayorca : érase una vez y non era,  « il était une fois et il n’était pas ». Il était une fois et il n’était pas, le paquebot Liberté sur lequel j’embarque imaginairement avec Serge Doubrosky, l’automne de mes 50 ans. Il était une fois, la jubilation de saluer la statue du même nom, suivie de l’angoisse d’être ou de n’être pas reconnu apte à fouler le sol de New York, passant par le centre de tri, l’îlot d’Ellis Land. L’arbre, ou plutôt le livre, qui cache la forêt de ma bibliothèque m’apparaît enfin. Il fut écrit, selon les indications de l’auteur qui closent rituellement les livres de 1970 à 1974, pour la date, les lieux indiqués devant être lus comme une énigme : Paris- Carros-Blévy. Mon exemplaire montre sur la jaquette une photo, 12×20 cm, en noir et blanc d’un mur ancien avec une porte condamnée. Au-dessus d’elle, on lit, en caractères noirs un peu passés, COIFFI/…DE DAMES. Le titre en jaune écrit au pochoir mesure 8 cm en hauteur. W. Un petit trait au-dessous, puis un nom en minuscules : georges perec. En ôtant la jaquette, on découvre la première de couverture : Georges Perec (en noir), et au-dessous en lettres rouges :

W

ou le

souvenir

d’enfance.

À LA RECHERCHE D’UN LIVRE QUI CACHE LA FORÊT DE MA BIBLIOTHÈQUE

en 3 épisodes
À une question qu'on ne lui posait pas, Claude Roy aurait répondu,
 qu'il écrivait pour lire ce qu'il ne savait pas qu'il allait écrire.
Pour ma part, et sous forme d'un "dictionnaire à part moi", 
je lis pour pouvoir écrire ce que la page imprimée, 
poème, prose ou genre indéterminé, m'incite à écrire,
par ricochets.
 

1 LE LIVRE CACHÉ

Il y a un livre qui cache la forêt de ma bibliothèque, mais je ne sais lequel.

Une énigme à résoudre comme celle qui se présente au début d’un roman ou d’un film policier.

J’écris ceci, poète dépourvu*, loin de ma maison à livres,  où je vis.

Je fais des listes dans ma tête, je lance des flèches, j’épelle des titres.

Ce livre qui cache la forêt de ma librairie, serait-ce celui de Macbeth,

d’Arthur –où tu as mis le corps ?, de la Belle au bois dormant ?

Non, ni celui de l’enfant de la haute mer.

Serait-ce – je ferme les yeux – celui de l’ethnologue qui alla le cueillir

sur les îles San Blas du Panama, là où les indiennes kuna

cousent le monde sur leurs molas.

Pas plus.

Serait-ce, – énigme pour énigme – celui du commissaire Dupin,

enquêtant sur le double assassinat de la rue Morgue ?

Ou bien mon amie poète d’Hibarette, errant,

dans la maison des poupées de Lisbonne ?**

Je  revois aussi, ce livre rouge, dont on riait, mais qui provoqua la mort

de millions de personne comme nous,

les profs, les chanteurs, les déviants.

Je l’avais reçu d’un copain qui croyait bien faire

de m’envoyer la version en caractère chinois.

J’ai aussi un livre noir, pacifique, où chaque page ne contient qu’un vers,

puisé dans la poésie française.

« Il fait noir enfant voleur d’étincelles »

Je passe sur les revues, entassées au grenier,

les livres bleus du vieil océan, le livre comme passé à la flamme

d’ « un roi sans divertissement » de Jean Giono.





(à suivre)

*La figure du « poete despourveu » dans les épîtres de requête de Roger de Collerye (Pauline Dorio) La vulnérabilité (ouvrage collectif)

*Hôpital des Poupées Jacqueline Saint-Jean (Editions Alcyone)

MOLAKANA : COUDRE LE MONDE

sur mon carnet d’essais (2010-2011)
MOLAKANA

Avant tout est "au poste"
dont le nom est "Existence"

Coudre le monde
Son étoffe
et tirer sur les fils
de toutes les couleurs

Ces mots que nous faisons
chanter vibrer

Passeurs
à la rencontre des autres
comme de nous mêmes

une mola des indiennes Kuna
"Tableaux Kuna"
Michel Perrin

"Il suffit de feuilleter "Tableaux Kuna" : on est émerveillé par
la diversité des motifs et des styles,
par la virtuosité avec laquelle les couturières les traitent"

Claude Lévi-Strauss




les fils ténus de l’amitié
don de Michel Perrin à Jean Jacques Dorio 
été 1981

TRISYLLABES DE JUILLET





C’EST POUR RIRE DU TRAGIQUE AMBIANT





J’écris jui llet Yé yé deux mil vingt

Encore un destiné à la Môme du Néant

C’est pour rire du tragique ambiant

Rire jaune des Amours des Frelons pour la Reine

Rires verts des mots crus

Messagers aux aguets

dans le noir planétaire

Rire bleu dans la mer de midi

dans le cri des enfants subtils

Je finis J’ai rien dit Mais j’ai fait

L’exercice de juillet

20 hypnographies devant la mer à midi
26/07/2020

Je suis Su Shi Mi Fu Liu Yong Chen Honysou…
Mais le pinceau est devenu pointe noire
d’un feutre qui me fait entrer sur la page
par une porte dérobée. Brosser les mots
les signes et les traces souffles et vigies
sans repentirs Il faudra creuser tout ça.

OUVERTURE/ SAPIENTIA/SÉRENDIPITÉ/





SAPIENTIA

C’est, naturellement, le meilleur rappel de Roland Barthes. Les derniers mots prononcés le 7 janvier 1977, pour sa « leçon inaugurale de la chaire de Sémiologie littéraire du Collège de France ». C’était un vendredi, je buvais ses paroles « comme un extravagant », seul dans ma pièce mythique d’Ancizan, cheminée immense surélevée en briques rouges et petite fenêtre ornée du XVI° siècle, donnant sur la place, où passaient les vaches de mon voisin, déposant souvent au-devant de ma porte, leurs bouses sacrées. Je me souviens, que pendant que j’écoutais et enregistrais le grain de voix du « maître », il neigeotait au dehors. Mais j’étais pris par une sorte d’ivresse baudelairienne. « Cette expérience a, je crois, un nom illustre et démodé, que j’oserai prendre ici sans complexe, au carrefour même de son étymologie : Sapientia : nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible. ».





SÉRENDIPITÉ

Je l’ai toujours pratiquée sans le savoir. On ne trouve vraiment que ce que l’on ne cherchait pas. Dans mes bricollages, assemblages disparates, patchwork in progress, j’ai toujours été attentif et « flottant », poursuivant sans cesse mes brouillons et bouillons de textes qui s’écrivent à mesure qu’ils se lisent, et qu’ils lisent les textes dérangeant  toute littérature. Et puis, par un heureux hasard,  une ligne obscure imprévue vient au secours de « l’urgence du jour ». L’exercice de nuit, ouvre le pas soudain à une formule qui exalte le corps de l’esprit. Un éclair fugitif, comme écrit Baudelaire, « à une passante ». Puis tout retombe. On continue à cheminer dans le royaume de Serendip, praticien d’une bibliothèque où l’on chemine, en alerte, les yeux fermés, « un mot pour un autre » nous révélant par surprise « le sentiment des choses ».





OUVERTURE

Sans commentaires ni repentirs Je livre ici cette somme Bien maigre en vérité Plutôt somme que somme Songes d’une vie ordinaire Avec ses joies et ses peines Son métier de professeur parmi les mômes Rude à faire passer parce que trop nombreux écartés de la culture dite générale et des programmes à inculquer Une vie en boucle en billes qui roulent de haut en bas dans des rails contournés Une vie d’écritures mêlées de grâce et de disgrâces occupant sans obligation les nuits de pleins soleils et de mort annoncée Un corps en absence avec ses lettres mortes ou la présence de ses encres vives Ni commentaires ni repentirs ni adresses aux lecteurs comme l’auteur des Essais, qui, par aimable ruse, faisait accroire au lecteur que son livre ne le concernait pas, puisque sa « fin, (n’était que) domestique et privée ». J’abrège et laisse la parole à Pierre Bayle, que le hasard fin naître, trois cent ans avant, dans un village voisin du mien : mes écrits ne contiennent aucune certitude qui me satisfasse à moi-même, aussi ne fais-je pas profession de savoir la vérité ni d’y atteindre…j’ouvre les choses plutôt que je les découvre.





UN DICTIONNAIRE À PART MOI
Trois articles