POÈMES EN QUARANTAINE





Le président a dit

qu’à partir de la septentaine

il faut rester chez soi

en attendant que passe

ce truc méchant virus

appelé Corona





Il a pas précisé

ce qu’on y fait

chez soi





on y fait sa soupe ? son journal de bord ?

ses pleurs à fendre l’âme ?

ses pitreries de claoun ?

ses lectures qui font proust ?

sa sycanalyse de la cave au grenier ?

sa partie de poker sur le tapis des mo®ts ?





confidence pour confidence

épidémie ou pas

moi la quarantaine

ça m’va





je vais faire des poèmes

que personne ne lira


	

MA PETITE HISTOIRE





a croisé la grande





Mon grand-père est mort

aux premiers coups de fusil

tirés en quatorze

c’était pas par de la poudre aux moineaux

qu’il tirait depuis sa ferme de l’Ariège

pour les chasser de sa vigne

ou de ses blés

mais des balles réelles

qui l’ont percuté

ou peut-être un obus

qui l’a éclaté





Il s’appelait Bernard Jean Dorio

Il était né le 13 octobre 1888

Il mourut si j’en crois la fiche fournie par

memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

le 1° novembre 1914

à Wytschaëte (sic)

en Belgique





On lui avait promis quand il partit

la fleur au fusil

qu’il reviendrait pour faire ses vendanges

Mais c'est son corps
Que l'on vendangea




Mon père Noël*

 n’avait pas 2 ans

Sa mère Daraut Eugénie

mourut bien vite

L’orphelin fut élevé par ses grands-parents

-qui avaient perdu 3 fils sur 4 !-

et fut déclaré pupille de la nation





Mais en 40

On n’évita pas au paternel

La seconde guerre





Comme lui aussi était paysan

On l’orienta prisonnier

Dans une ferme allemande





Mais dès 42

il s’évada

Il m’a raconté

et j’ai enregistré

tout ça





                                                                             Et mon autre grand-père ?         

ce fut un autre destin





Suite au prochain numéro

de ma minhistoria





*écoutez sa chanson

voix paroles et musique
JJ Dorio
studio Le petit mas
Martigues juillet 2019

TU TE SOUVIENS





Il n'est pas besoin pour partir à la découverte de choisir à grand renfort de règles, même édictées par le goût, un fait classé comme sublime. On peut partir d'un fait quotidien : un mouchoir qui tombe peut être pour le poète le levier avec lequel il soulèvera tout un univers.
Raymond Queneau




Tu te souviens de l'autobus vert avec un toit blanc
Mais était-ce un R ou un S ?
Tu te souviens de sa plate-forme arrière
Où tu montas "un livre ancien sous le bras"
Tu te souviens qu'un type vint après toi
en épluchant des cacahouètes
Tu te souviens qu'il avait tout d'un freluquet au long cou
Comme le héron de La Fontaine
Tu te souviens que le bus S passa devant le cinéma Mac Mahon
qui programmait la soupe au canard
Tu te souviens de la séquence où Groucho Marx
cigare au bec
tire le rideau d'une fenêtre
pour empêcher un boulet de canon
de traverser la pièce
Tu te souviens du contrôleur criant
Gare Saint Lazare
Terminus
des Exercices de style
Tu te souviens qu'alors tu t'dis
À tout hasard
Je vais coucher tout ça
Par écrit
la main sur la charrue
du vocabulaire
comme faisait 
Raymond Queneau





	

LE TRAVERSEUR DES VOIES PÉRILLEUSES





Sous l’histoire la mémoire et l’oubli

Sous la mémoire et l’oubli

la vie

Mais écrire sa vie est une autre histoire

Inachèvement

Paul Ricœur

(avec ma mise en espace

et une modification)





J’écris avec des mots

des images un stylo





J’écris à l’aveuglette

sans réfléchir sans infléchir

le projet de remplir

mes papiers d’identité





J’écris avec les données éparpillées

d’une vie de mémoires pillées

-la mienne et celle des gens de rencontre

croisés dans les livres,

les films, les musiques, les tableaux –

et en réalité





J’écris avec mes proches

mes deux filles qui me tiennent éveillé





J’écris avec celle qui s’est dérobée

mais qui demeure

mon art premier





J’écris avec ma femme

que j’appelais pour plaisanter

mon épouse préférée

avec sa joie de vivre

nos lettres d’amoureux





J’écris avec ses maux derniers

atroces cruels injustifiés





J’écris avec son absence

hors du temps

dans le lit solitaire

 des mille et une nuits





J’écris avec des cris

et des outils

que j’essaie au mieux de maîtriser

pour comprendre cette histoire

au présent d’une vie

que « nul fil d’or

ne relie »*





*Jean Vilar

Chronique romanesque

(un livre qu’il avait « sur le métier »

quand une crise au cœur

l’a terrassé)





nb le titre fait référence

à la formule du poète Jean Bouchet (1476-1557)

qui se désignait comme

« LE TRAVERSEUR DES VOIES PÉRILLEUSES »


	

CE CORONA QUI N’EN FINIT PAS





Depuis quatre jours je ne peux plus lire,
je ne peux plus lire sans ressentir 
une couronne à la tête.
Henri Michaux
Face à ce qui se dérobe




L’Italie est en quarantaine

C’est l’corona qui n’en finit pas

Plus de pape à la fenêtre

Plus d’hosties pour les mammas

L’Italie est en quarantaine





En France les gardiens de musée

Ont mis un masque à la Joconde

Plus de bisous ni de baisemains

Le funeste virus met à mal

Les Gaulois et les Cartésiens





Il faudrait faire le tour du monde

Suivre l’ombre envahissante de la maladie
Puis revenir en Chine

Où naquit l’épidémie





Mais tous ces maux verbaux

M’enrhument

Et je laisse au docte Salomon

La suite