PHÉNIX

Je suis tout feu tout flamme
Je suis l’eau remontant à mes sources
Je suis l’air de rien
Je suis la terre des Dorio (tous laboureurs)


Je suis le souffle qui ravive dès matines les braises du foyer
Je suis l’eau de l’orage sur le visage de Rrose Sélavy
Je suis la terre que le blé vert adoucit
Je suis l’air dont s’abreuve l’alouette de Ventadour


Je suis poète contumace 1 à l’esprit follet
Je suis la mer la mer toujours toujours recommencée 2
Je suis la Mère Terre
(va-t-elle mourir la Pacha Mama ?)
Je suis Phénix qui écrit des poèmes après Auschwitz*



1 Tristan Corbière 2 Paul Valéry



*Dans cette ville (Francfort), Theodor Adorno a prononcé une grande phrase : on ne plus écrire de poèmes après Auschwitz.
Disons-le autrement : après Auschwitz on ne peut plus respirer, manger, aimer, lire.
Mais quiconque a déjà inspiré une première gorgée d’air,
quiconque s’allume une première cigarette a décidé de survivre,
de lire, d’écrire, de manger, et d’aimer.


Heinrich Böll



VERS D’UN POÈTE CHINOIS IVRE

 

Cette nuit je lis les vers
Tirés de derrière les fagots
D’un poète chinois ivre


À vrai dire je n’y comprends rien
Leurs caractères calligraphiques
Ayant disparu de notre abécédaire
Mais je m’accroche aux branches

Au-delà des mots écrits
Je cherche la parole de celui
Qui dans son ivresse les prononça


Alors un instant vient où la lune d’hiver
Glisse sur les livres de ma bibliothèque
Au point de les transformer
en Acherontia atropos
(Sphynx tête de mort)

J’imagine qu’ils vont aller rejoindre
Les rêves d’un calligraphe inconnu
Qui me ressemble comme deux gouttes d’encre
Plus noires que la nuit