LES DEUX SOURCES DE COLETTE





Il y a un demi-siècle, et plus, que je parcours un livre avant de m’endormir.

Cette nuit c’étaient ces lignes cocasses de Colette évoquant le voisin d’un jardin attenant,

qui bêchait parlant à son chien blanc qu’il teignait au 14 juillet « la tête en bleu et l’arrière-train en rouge. »

À mon réveil, un peu avant 7 heures, je reprends « Sido », stupéfait, étonné et ravi,

d’apprendre que cette mère unique réveillait l’été sa gamine à trois heures et demie !

La petite « Beauté, Joyau-tout-en-or », s’en allait « un panier vide à chaque bras, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues ». Revenant à la cloche de la première messe, mais pas avant de s’être saoulée des fruits sauvages recueillis et d’avoir goûté l’eau de  deux sources perdues.

Quand sa plume lui dicte ce dernier souvenir, l’écrivaine qui a atteint les trois quarts de sa vie,

souhaite qu’ « au moment de tout finir », la saveur des sources emplisse encore sa bouche, « et que j’emporte, avec moi, cette gorgée imaginaire*… »

Avant de tout finir, formule ouverte à tous les vents.

Ce matin du lendemain de Noël 2020, c’est Mistral fou qui retient un temps mes volets.

Durant ses derniers jours, ma femme, ma « semblance », ma moitié, ne voulait plus qu’on les ferme la nuit.

Elle voulait encore goûter la saveur des étoiles, le pâle dernier reflet d’un monde qui allait la quitter.





*Et que j’emporte entre mes dents un flocon des neiges d’antan. Brassens (Le Moyenâgeux) Hommage à François Villon

L’ENFANCE ÉPHÉMÈRE DE NOS JOURS DE FÊTE





« Les souvenirs d’enfance se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie.

C’est comme un manuscrit palimpseste dont on fait reparaître les lignes par procédés chimiques. »

Gérard de Nerval





Cul par-dessus tête et roule barrique

Vaches dans le pré bouses séchées

Tuter les grillons bailler aux corneilles

Pêcher la grenouille avec le farouch

(le trèfle incarnat) accroché à l’ancre

Chanter à tue-tête le temps des cerises

Faire des cabanes et des marionnettes

Mettre un crapaud dans le bénitier

Chasser les corbeaux à coups de pétoire

Lancer les agates les boulards les billes

Jouer au béret et au jeu de barre

Pierres polies font de beaux ricochets

Patience et longueur de fil pour brodeuses

d’abeilles brodeurs de ces petits textes

en vers contre tout qu’on ne sait finir

Un conte sans fin mille et une nuits

L’enfance éternelle dans des souvenirs

purs et inventés Ciel par-dessus tête

L’enfance éphémère de nos jours de fête


	

CELLES QUE JE VOIS





Je vois celle qui n’est plus là

Je vois celle qui file la laine

Dans sa clairière de l’Amazonie

Les seins nus autour du fuseau

Se balançant dans son hamac

Couleur de rocou

Je vois celle qui mendie devant la poste

Comme un fantôme enveloppé d’un fichu

À tête de taureau

Je vois celle qui lie les bottes de paille

Et les gerbes de blé

Celle qui lit Roule Galette

Celle qui s’enfonce dans la mer

NOËL 2020





Le petit Jésus est né masqué

Pour nous faire peur

Ou nous faire rire





Mais il aura du mal

à guérir de leur mal les humains

qui pour un oui ou un non

s’entredéchirent





Quelqu’un a dit

Connaissez-vous cet enfant-là ?

Non on ne sait plus son nom





Covid je crois

a suggéré un mécréant





N’importe aujourd’hui c’est Noël

Pour les enfants qui rient

Et c’est le bruit et la fureur

Pour les enfants qui ont peur





-Elle est pas belle ton histoire

me dit l’enfant que je fus.

-Elle n’est que trop vraie hélas,

Mais pardon à toi,

dont l’arrière grand-père s’appelait Noël,

j’aurais dû la cacher

dans un papier cadeau

avec ton cœur qui bat de joie

et nous rend plus léger.

DERNIÈRE PAGE D’UN BEAU CARNET

manuscrit « tel quel »




Je tourne littéralement autour de mon poème

en marchant le dictant par bouffées au secrétaire

accompagnant au troisième étage de sa tour Montaigne





Je marche dans les rues de l’île Saint Louis

comme le faisait Baudelaire

qui n’aurait imaginé aucun de ses sonnets

Assis





C’est la dernière page de ce beau carnet

dont j’ai laissé le hasard chuchoter à l’oreille

des mots choisis les yeux fermés :





le feu le sable la peau le corps le cœur

c’est ce que je t’écrivais

quand nous étions ensemble





Le rythme de nos vers fait des tours et des tours

Une mouette agite ses ailes et crie

pour éloigner ses compagnes

du trognon de pomme qu’un enfant qui me ressemble

vient de jeter dans la mer incertaine





Je ne sais trop qui m’a dicté cette dernière image

Le poème maintenant où j’ai cherché refuge

peut s’effacer





24/12/2020 7H20