TOUT POÈME FINI EST UNE VIS SANS FIN





Le roi Raymond Queneau écrivit dix sonnets

Dont chaque alexandrin fut par lui séparé

Sur quatorze languettes de papier découpé

10 puissance 14 vous zavez ka compter*





Moi je les ai classés dans ma verte chemise

Je les apprends par cœur chantant leur Oulipo

Poètes en ce moment pataugent dans la crise

Ils grelottent les pauvres sans les os ni la peau





C’est ainsi tu le sais que le temps des cerises

En semaine sanglante termina au tombeau

L’Histoire et sa grande H à tous nous traumatise

Mais je persiste et signe cherchant les chocs verbaux





Sur le papier mes vers font une belle trotte

Me donne mon cheval les gambades et la crotte

La poésie quand même c’est fait pour les lutins

Leurs baraques à tous vents leurs coquilles baroques





Frères humains et sœurs il faut bien qu’on débloque

Tout poème fini est une vis sans fin









*Cent mille milliards de poèmes

Raymond Queneau

FEUILLETON





Tu as pris des trains d’exception

celui de Cuzco destination Macchu Picchu

le train des indiens et des hippies

l’été 1970





Tu te souviens dans le compartiment

qu’au cours des discussions sans fin

une fille parlant de son compagnon

te dit :

si le das pelota

si tu le relances

vous allez y passer la nuit





À l’époque toi aussi tu attirais l’œil

poncho barbe et cheveux longs

et béret noir

comme celui du père Dorio





Tu pourrais aussi bien tout inventer

et même t’inventer un nom

pour un roman

que tu n’as jamais été capable

d’écrire





Et maintenant qu’est-ce qui va se passer

demande le narrateur au lecteur

inversant le jeu de rôles





Et dis-moi au fait

tu pourrais y mettre

un peu de toi

Imaginer une suite

qui prend au mot et à revers

cette boutade d’un penseur

qui n’aimait pas

l’innocence la verdeur

la fantaisie romanesques





Lors la marquise du Flore descendrait

du train de Macchu Picchu

à cinq heures du soir





Elle aurait troqué le mal des hautes montagnes

contre une malle de colifichets

et de falbalas

portée à dos d’homme

par son factotum

son fidèle Zénon d’Élée

m’as-tu-percé-de-cette flèche-ailée

qui-vibre-vole-et qui ne vole pas





Suite au prochain numéro

pourrait-on lire sur le journal du soir

après la double page

 consacrée au feuilleton                 









citation Le cimetière marin

Paul Valéry

IL Y A HASARD ET HASARD

page manuscrite
encres de chine
hypnographies
jj dorio
Marseille La Vieille Charité
19/02/2020
*
reproduction
dessin collectif
de surréalistes
à Marseille 1941




il y a hasard et hasard

et je n’écris pas ça

par hasard





ni par nécessité d’ailleurs

quoique





je jette les dés

je sors les mots

de mon chapeau

j’oublie ce que je vais dire

je frotte mon stylo feutre

sur les grains de folie

de mon papier

d’artiste





il y a hasard et hasard

et j’écris ça

par hasard





j’en fais don aux enfants

joyeux joueurs

et sans arrière-pensée





le pas ouvert

vers ceux et celles

qui donnent à voir

entendre et lire

la sensation

de participer

à la liberté incertaine

mais exaltante

de notre esprit*









Après que le pas a été ouvert à l’esprit,

j’ai trouvé comme il advient ordinairement

que nous avions pris pour un exercice malaisé

et d’un rare sujet

ce qui ne l’est aucunement.

Michel de Montaigne

Des vaines subtilités

POÈME QU’AUCUN ÉCOLIER NE LIRA





le front bleui

près de la lampe

je reprends tout

à zéro





sur mon bréviaire

Petit Robert

je fais défiler les mots





entre calandre l’alouette

et calebasse où je buvais

le café avec les indiens

Goajiro





je vérifie aussi l’article

calebombe ou calbombe

qu’affectionnait Queneau





aucun bruit

si ce n’est celui – paisible –

de ce feutre

accroché à mes doigts





c’était il y a longtemps

se diront bien un jour

les enfants qui envoient

leurs messages

à toute vitesse

avec leurs pouces





Pouce !

fin de trêve

et de rêve

d’un poème

qu’aucun écolier

hélas !

ne lira