LA DERNIÈRE CHANSON





Ce n’est pas que tu attends

quelque chose de particulier

de ce texte particulier

que tu es en train d’écrire

mais quand même…

sait-on jamais





Sait-on jamais si

un zèbre soudain surgissait

tout frais sorti

de tes encres de chine

un zèbre animal à tête d’humain

-tu vérifies la polysémie

sur l’article du Robert-





Du zèbre drôle de type

Tu passes au zéro

De ce mot

dont tu fis maints poèmes

Tu connais l’étymologie

Tournant autour du chiffre

comme disent ceux qui lisent

les messages cryptés





Zéro comme la forme

d’une horloge de gare

la gare d’un roman

dont le narrateur

essaie en vain de

parcourir à rebours

le cimetière des heures passées





Voilà comment un texte particulier

dont tu n’attendais rien de particulier

réactive la mémoire

de ta passagère du silence

ta morte bien-aimée





Zèbre Zéro Horloge

Éclats d’un temps

que l’on voudrait fixer

mais que l’on perd en route





C’est ta voix maintenant

Que tu retrouves dans un chant

Une chanson rengaine

de ton adolescence

qui sortait de l’électrophone

faisant entendre les grains de voix

du Gorille ou de Putain de toi





Tu étais un drôle de zèbre

Naïf curieux

Ouvert à tous les vents

Remettant chaque jour

les compteurs à zéro





Le texte maintenant

atteint la limite

de cette carte blanche

pliée en quatre

son espace choisi





Mais avant qu’il ne disparaisse

tu mets encore un jeton dans la rainure

Tu as sélectionné les yeux fermés

ta dernière chanson









*citation d’un roman

Si par une nuit d’hiver un voyageur (1981)

Italo Calvino





18/02/2020

ON N’ÉCRIT PAS SANS Y LAISSER DES PLUMES

manuscrit extrait
Astoria dans le quartier du Queens New York
14 05 2018




On n’écrit pas sans y laisser

des plumes





Plumes d’écolier

plumes gauloises

ou sergent major

que l’on mouillait

sur son poignet

avant de suivre la ligne

des pleins et des déliés





Lundi 14 mai 2018

Morale :

il faut s’appliquer et persévérer.





On n’écrit pas sans y laisser ses plumes

de jeune oiseau piailleur

puis de vieil oiseau gouailleur

emmêlé à la fable du monde





On n’écrit pas sans ses rêves d’enfant

oiseau de vie « oiseau secret qui nous picore »*

oiseau de mort qui disparaît avec nos corps









*Supervielle

PIES MÉSANGES BERGERONNETTES





Ces vers construits à la diable

Ne seront jamais déclamés

Ni imprimés ni portés

Dans la brouette des suppliciés





Ils sont pourtant les vers

D’une terre en jachère

Qui ne connut ni les horribles camps

Ni le désastre des guerres

Mais les oiseaux des champs





Pies mésanges bergeronnettes


	

ATTENTION APPROPRIÉE





Attention appropriée

Formule des chercheurs

En science littérature poésie





Ainsi cette forme de poème

Que je creuse et remets

sur le métier





Comme si elle devenait

indépendante de mon identité





Mais ce n’est pas si simple

Mis en jeu le « je

comme un autre »

mis en abyme

coexiste

avec la langue en mouvement

et l’histoire

avec ou sans sa grande H





Attention appropriée

c’était celle assurément

de nos troubadours

qui de trobar leu en trobar clus*

inventèrent à leur manière

excusez du peu…

la courtoisie en amour









trobar leu : une forme accessible au sens commun

trobar clus : une forme « hermétique »

si l’on peut oser cet anachronisme

RÊVES EN RÉCITS





RÊVES EN RÉCIT

C’est une scie

Coupant ma souche





Je me réveille

D’un mauvais rêve

La main parlante

À l’inverse

M’ouvre la perspective

De mettre fin

Au désarroi





C’est une chance

Du tout-venant

Du bon hasard

Des mélanges

Où l’on s’affaire


Dans le palais

Des nuits





Des mots

Qui changent

Les frissons

Des tragédies

En mouvements

Arborescents





Récits en rêve*

Rêves en récits

Nos bonnes scies









*Yves Bonnefoy

14/02/2020

04h57