COMME MILLE ÉTOURNEAUX DANS UN ARBRE





L’histoire de l’art est pleine de jalousies

De coups bas de crapuleries

Les beaux artistes adulés ou haïs

Se font maints crocs en jambes

Souillent exècrent se traitent

(je cite) de pleutres simulateurs

arrivistes faux témoins mouchards





C’est réjouissant c’est Rabelaisien

Surtout que à l’opposé

Ce même auteur ordurier

Est capable d’imaginer

Cent mille oiseaux dans un arbre

aux mains immergées…





Shakespeare que j’imagine

Comme un hétéronyme de plus

de l’homme Pessoa (Personne)

a tout dit :

Le monde entier est un théâtre

Et tous hommes et femmes

N’y sont que des acteurs

Ils ont leurs sorties

Et leurs entrées

Et chacun dans sa vie
A plusieurs rôles à jouer





https://www.youtube.com/watch?v=MBzfmvwHs84



UNE LETTRE QUI N’A RIEN D’UNE MACHINE ÉCRIVANTE





Les Martigues                                                                                                 Coupet

30 mars 2020                                                                                            30 novembre 1794





« J’ai besoin que vous m’aimiez ». Si c’était phrase n’était pas écrite, ainsi, vers la fin de la lettre, on ne serait pas si sûr, de ce besoin d’amour.

Je la lis en aveugle, ignorant le nom de l’auteure. Car c’est une femme, mais, curieusement une seule phrase l’atteste : « Ah ! suis-je destinée à ce bonheur ». Sans ce petit « e », on n’en serait pas si sûr. Oui, l’identité de celle qui s’adresse au comte Adolphe Ribbing, flotte.

Entre le côté, je me livre à toi : « Te revoir, te revoir ! » et la face, disons, c’est le mot qui me vient, emberlificotée. On a même l’impression à certains passages qu’il y a un tiers qui s’immisce entre l’épistolière, qui ne paraît pas être son amante, et le destinataire.

Bon, mais quel intérêt me direz-vous de lire, plus de deux siècles après, cette « machine écrivante », cette expression plagiat anticipé de nos auteurs des années de braise du structuralisme, est en effet venue sous la plume de cette écrivante qui l’a en plus, se rendant compte peut-être de son effet d’hapax, soulignée.

Quel intérêt ? Eh bien celui de s’attacher à cet écrit unique, depuis un lieu dont on ignore la situation sur une carte de France, cet écrit vibrant d’existence.

Car, soudain, à force de patience et de s’obliger à ne pas « tourner la page », nous voilà pris au piège de cette humanité qui se dégage de l’ensemble, les mots, les lignes et la graphie.

Cette « madame » semble, par ailleurs, être reconnue pour ses talents d’écriture. Une écrivaine ?

Mais sa lettre tendre et inquiète, qu’elle adresse à celui qu’elle désigne d’emblée comme se moquant «  de toutes ses funestes colères », sa lettre sans retenue, avouant ses faiblesses et le besoin insensé d’avoir quelqu’un de sûr sur qui s’appuyer, « je veux un guide », cette lettre se veut au-delà de cette « littérature qui me distingue »…

(la fin de ma page en A4 interrompt mon propos)





EXTRAITS

Tu as bien raison, mon unique ami, mon angélique Adolphe, de te moquer de toutes mes furieuses colères.

…Te revoir, te revoir ! Ah ! suis-je destinée à ce bonheur ? Mon sang s’arrête dans mes veines quand mon imagination si souvent funeste s’essaie un moment à me représenter que mon Adolphe ouvrirait la porte d’une chambre où je serais, que ce visage céleste éclairerait tout ce qui m’environne, qu’il serait là.

…Peux-tu être assez ridicule pour me demander de ne pas transformer mon ami en machine écrivante ?

Je t’abandonne bien toute cette littérature qui me distingue et je consens qu’Achille ne soit point Homère. Mais est-il une machine quand il écrit à son amie ? Mais est-ce un supplice pour lui de consacrer deux heures par semaine à lui éviter une grande peine, à lui donner un suprême bonheur ?

…J’ai besoin que vous m’aimiez ; toutes les preuves m’en sont nécessaires. Mais sous aucun autre rapport je ne veux influer sur vous, je veux un guide, loin d’en servir, et, parmi les mille et un motifs de ma tendresse pour vous, je compte cette fermeté de caractère sur lequel il me sera doux de m’appuyer.





QUI SUIS-JE ?

Maintenant je sais quel est le nom de l’épistolière et qui était Adolphe Ribbing ?

Essayez, vous aussi de la découvrir, mais si vous utilisez un moteur de recherche du web, le jeu n’en vaudra pas la chandelle.

Vous êtes autorisé cependant à aller y regarder après coup.

1 Pour le lecteur curieux quelques indices pour qu’il découvre, sans coup férir, le nom de l’honorable correspondante.

Une romancière effectivement, mais bien plus, une femme qui se distingue en écrivant des « livres essentiels pour le renouveau littéraire » (sic) des traités politiques et moraux.

2 Pour cette lettre écrite rappelons-le en 1794, Madame de. , fille du dernier grand ministre connu de Louis XVI avait…28 ans.

3 La présentatrice de la lettre précise que le destinataire, le comte Adolphe Ribbing, était un républicain suédois.

4 Mais ce cher comte vénéré fut tout de même partisan d’un complot qui aboutit à l’assassinat de Gustave III, roi de Suède.

5 Passion, passions, comme elles agitaient alors cette impeccable Romantique !





DÉVOILEMENTS

Germaine De Staël (1766-1817) écrit depuis Coppet (en Suisse près du lac Léman) au comte Adolphe Ribbing, un républicain suédois dont elle est amoureuse.

« De son temps, Mme de Staël avait « mauvais genre » : un mari, quinze amants, cinq enfants et, surtout, prétendant penser et écrire, comme un homme ! »

Extrait de son dernier biographe, Michel Winock. (2010) Le talentueux historien avoue que donnant ses cours sur les idées politiques de cette époque, il évoquait la fille de Necker, comme la seconde de Benjamin Constant. Une injustice.

Germaine de Staël, en effet, outre sa Correspondance, écrit plusieurs ouvrages majeurs et dans tous les « bons » genres cette fois : essai, De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, romans : Delphine (1802) Corinne ou l’Italie (1810), histoire avec sa grande H (Napoléon la tint 10 ans en exil) : De l’Allemagne, Considérations sur les principaux évènements de la révolution.

Fille des Lumières, « la raison qu’elle entend servir se conjugue avec l’enthousiasme et la mélancolie, ses sœurs jumelles, pour former ce mélange détonnant qui fait de la vie (et de l’œuvre) de Germaine de Staël, une matière toujours en fusion ». M.W.

ILLUSTRATIONS

Fac-similé : lettre au Comte Adolphe Ribbing.

Portrait et autographe.

machine écrivante

DANS CE RECTANGLE DE PAPIER IMPRIMÉ





LA TRACE ET L’AURA





à Jacqueline Saint-Jean





Ne te soucie pas de ta trace

Tu es seul.e à ne pouvoir l’effacer





Quelques lettres bien placées

Mises en forme c’est le fonds

Qui manque le moins

Le corps souffrant ou joyeux

On fait avec ce passe-temps





J’en ferais bien autant

Murmure le lecteur

Abusé par ceux celles

Qui ont mis les barbelés

Entre les génies parfaits

Et l’homme du commun





J’en ferais bien autant

Mais j’ai perdu le goût

De répondre aux inventions

invitations

De m’y mettre pour de bon

moi aussi





Et pourtant dans ce rectangle

de texte imprimé

il n’y a rien d’intimidant





Si ce n’est sans souci d’épargne

Puiser étoiles et coquillages

Matière ardente

Transmise par la pression instantanée

D’un océan d’inexprimé





Quelques lettres bien placées

Et nos idées se meuvent

Quelque part dans l’inachevé









citations en italique par l’ordre d’apparition

Matière ardente Jacqueline Saint-Jean (recueil qui  vient d’être publié) 2019

Océan d’inexprimé Julien Gracq (préface à Poisson soluble d’André Breton) 1950

Quelque part dans l’inachevé  une expression de Rilke écrite « contre la musique » (1910)

Mais il fera amende honorable en 1914 (Retournement)

Quelque part dans l’inachevé formule reprise comme un credo joyeux par Vladimir Jankélévitch

(livre d’entretien avec Béatrice Berlowitz 1978)

BEAUCOUP DE GRAINS À MOUDRE





7





Beaucoup de grains à moudre

Dans le vide du Corona

Même la gorge close

Beaucoup de vers en perce





Beaucoup de zéros à pointer

Au soleil qui se vient haussant

Où l’alouette du troubadour

S’enivre et puis s’oublie

Tant la douceur au cœur lui va





Beaucoup de chant que l’on grignote

Soutenu par les cordes du piano

À plein midi à douce voix

Beaucoup d’esprit en nos écrits





Beaucoup de graines à sortir

De nos greniers ès poésies

Les sots ont peur claquent des dents

Leur vie obscure n’est que ratures





Beaucoup de pain à sortir du fournil

Craquant sentant les poutres enfumées

Et les grillons des Effarés

Beaucoup de joie que nul ne voit

À partager





citations :

Jacques Pelletier du Mans Bernard de Ventadour Arthur Rimbaud

UN PEU DE FEU





6

UN PEU DE FEU





Un peu de feu né du silex

Un peu de feu au seuil des grottes

Un peu de feu falot falotte

Un peu de feu de ma jeunesse





Un peu de feu haletant dans la nuit

Un peu de feu du soleil noir

Un peu de feu flambant comme un virus

Un peu de feu infectant notre toile





Un peu de feu qui brûle ton poème

Un peu de feu de jeune fille en fleurs

Un peu de feu sous l’abat-jour des peines

Un peu de feu de cage thoracique





Un peu de feu de Guillaume Apollinaire

Soleil cou coupé jeté aux orties

Un peu de feu de nos présocratiques

Quand il y avait encor des dieux !





28/03/2020

06h02