SOIGNER LES BÊTES ET LES TEXTES

écrit tel quel
20/05/2020
02.25
Les bêtes, c'est ainsi que mon père désignait ses vaches et ses bœufs.
Fallait les soigner.
Elles habitaient à côté de notre cuisine, un simple corridor nous séparait.
J'y jouais. Avec une balle et un palet.
Et je les entendais le soir ruminer. 
"Roumia", c'est le mot occitan qui désigne à peu de chose près,
 les pèlerins qui passent ruminant leurs prières. 
Leur cierge a fondu depuis belle lurette.
Mais pas le cri du père, qui de temps en temps se fâchait.
Les bêtes ne voulaient pas se laisser soigner.
Quand je pense à mes textes, comme celui-ci qui s'écrit, 
c'est aussi un peu ainsi.
Je fais au mieux, les ruminant, mâchant leurs mots liés aux choses.
J'essaie de les rendre propres entouré par la puanteur du monde.
Sur mon établi, mon étable.
Avant, je criais parfois, souvent. 
On m'a même publié un livret à la couverture caca d'oie.

écrit du 1° au 14 mai
1980
Mais, ce recueil feuille morte, n'est plus qu'une vue de l'esprit.
Maintenant, si ma page de nuit, reste blanche, je ne crie plus.
Il m'arrive de la contempler longuement, sans écrire, 
laissant mes idées gambader, avec les pièces d'un puzzle dissociées.
Les bêtes, les soins, les ami.e.s sûr.e.s et les faux frères.

Les jours les nuits ornés d'inachevés
Et aussi bien plus que jamais l'an rage.





DIEU





Que Dieu existe ou n’existe pas ? – Pas mieux ! dit en substance Gérard Genette, dans son entrée. (Dieu : Apostille). Légèrement moqueur, disons, il illustre par sa formule, sa devise personnelle : « modéré, mais sans excès ».( la meilleure traduction, dit-il, de l’annotation musicale, moderato ma non troppo ).





Mais, si je puis me permettre, je trouve G.G. bien pusillanime, quand il adresse quelques « jurons stéréotypés » à Qui-Vous-Savez. Sur le sujet il faut se tourner résolument vers le grand Georges, dont « la ronde des jurons » est un pur chef d’œuvre, toute catégorie littéraire confondue. Brassens, en effet, d’un rythme alerte et enjoué, décline tous ces jurons en –bleus, qui désignaient de manière atténuée « dieu » pour ne pas que la sainte mère Église ne sévisse. Exemple « palsambleu : par le sang de dieu. Lisez et écoutez ce festival, tiré de derrière les fagots et de la recherche effrénée de Jojo :





« Tous les morbleus, tous les ventrebleus Les sacrebleus et les cornegidouilles
Ainsi, parbleu, que les jarnibleus Et les palsambleus
Tous les cristis, les ventres saint-gris Les par ma barbe et les noms d’une pipe
Ainsi, pardi, que les sapristis Et les sacristis
Sans oublier les jarnicotons
Les scrogneugneus et les bigr’s et les bougr’s Les saperlottes, les cré nom de nom
Les pestes, et pouah, diantre, fichtre et foutre
Tous les Bon Dieu Tous les vertudieux
Tonnerr’ de Brest et saperlipopette
Ainsi, pardieu, que les jarnidieux Et les pasquedieux »





Cependant, après « le polisson de la chanson », je ne peux terminer l’article, sans évoquer mon père, qui avait hérité du doux nom de Noël, mais qui pour ce qui concerne l’affaire Dieu, n’y allait pas par quatre chemins. Combien de fois l’ai-je entendu pester ses mille dious de rémilledious, mille dieux de remilledieux !, le soir dans son étable, trayant à la main ses 2 ou 3 vaches, qui, agacées par les mouches et les taons, n’arrêtaient pas de bouger la queue, et manquaient de renverser le précieux seau, rempli du bon lait de nos pâturages, et que les « paroissiens » du village viendraient un à un chercher dans leur petit pot ma mère. (C’est elle qui les servait, bien qu’elle ne s’appelât pas Marinette).





Un dernier mot, pour Dieu sait qui, mais qu’il m’agrée d’ajouter à mon « dictionnaire à part moi. »

Ces « millediousdérémilledious », en occitan, jamais au grand jamais, je ne les ai entendus dire par personne d’autre que mon cher papa. Mais il faut dire qu’il fut toujours un dieu pour moi.

Mon père Noël
voix paroles et musique
JJ Dorio
accompagnement guitare
Philippe Bruguière
studio Le Petit Mas
le cd est à commander à
doriojeanjacques@gmail.com
merci de soutenir les créateurs clandestins

UNE BELLE SAUCÉE





Pour un semblant de vie

Dans le lit solitaire et glacé

Je tourne le dictionnaire





Je cherche les mots partis

Comme l’on dit des morts

Et des verbes que l’usage a perdus





Cette nuit par exemple

Je saupoudre ma page

Du sel d’un faux saunier





Le temps se met au pourpre

Mon père des champs

N’est pas encore rentré





J’entends dans la cuisine

Ma pauvre mère bisquer

Qui me prend à témoin :

– Tu vois il n’écoute jamais rien

Il va encore prendre une belle saucée !





17/01/2020
02h14
variation
réécriture
31/01/2020
06h43

manuscrit premier jet
format A6
papier kraft

LETTRES À LA NUIT NOIRE

  
Je vais voir ailleurs si j’y suis
C’est le parcours obligé de tout poème
 
Je vais voir le champ de marguerites
Où repose Suzanne ma mère
 
Je vais suivre le sillon que mon père
Destine au blé au maïs à la luzerne
 
Il est tard c’est la nuit noire
C’est ainsi que j’écris le mieux
 
L’œil distingue parmi mes notes orphelines
Des lettres dont vous n’avez aucune idée
 
Mais si vous les lisez étonné.e.s
Ailleurs sur le pas de votre porte
Ou à votre fenêtre éclairée
 
Ne me laissez pas sans nouvelles

TU TRAVAILLES DU CHAPEAU

à Alain Gerber,

tu travailles du chapeau me disait ma mère mon père portait le béret et dans les fêtes paysannes où chacun.e y allait de son petit chant « le béret » était la chanson qu’on lui réclamait elle était interminable* mais il se faisait un plaisir de la mimer et on l’applaudissait je l’ai porté un temps à Arreau Hautes Pyrénées où je faisais le prof un peu comme provocation mais je manifestais ainsi mon naturel issu de culture et de contestation j’avais aussi les longs cheveux et la barbe des barbudos comme un sauvage paisible et bucolique je me souviens qu’un soir à Caracas où je faisais avant Arreau ma coopé un bistrotier m’a comparé au fameux Papillon qui avait écrit cette histoire de bagnard échappé de Cayenne passé soi-disant par la Goajira un roman qui fit grand bruit chez les germanopratins –ils s’esbaudissaient devant un chef d’œuvre de littérature orale – Charrière puisqu’il faut l’appeler par son nom avait un bar à filles à Caracas où j’entendis dire que le patron était loco de piedra « comme une pierre folle » mais que moi c’était plutôt la folie douce « quand mon père regarde au fond de son chapeau il ne trouve toujours pas les mots qu’on cherche » je recopie l’incipit d’un roman** que personne ne reconnaîtra sauf l’auteur qui hélas ne lira pas mon petit fragment que toutefois je lui dédie

*Moi mon chapeau je le mets dans ma poche  Je suis gascon et porte le béret

**Une rumeur d’éléphant