Eluard voulait « tout dire », mais il en manquait. Mallarmé leur cédait, volontiers, l’initiative. Jaccottet a toujours eu la hantise de ne pas se faire leurrer par eux. Tardieu, Monsieur Jean, redoutait celui qui en aurait percé tous les secrets. La liste des amoureux ou contempteurs de mots est infinie, mais à la fin des fins, dans son atelier quotidien où l’on s’escrime avec eux, ça fait « taches de soleil, ou d’ombre » Philippe Jaccottet
7h51 « Ils étudient, théoriquement et expérimentalement, l’intrication, la non-localité et la décohérence, dans des systèmes d’une complexité croissante. » Alors que je finis de recopier cette phrase, pour le moins énigmatique, le smartphone entame son chant répétitif, faisant sonner l’alarme à l’heure prévue, me rappelant qu’il est temps de lever les doutes sur ma localisation et de dire adieu aux quantas. 8h01
Mardi 09/02/2021
7h25 Quand Dieu depuis belle lurette est mort et enterré, « rien n’aura eu lieu que le lieu. » Une formule qui clôt, en quelque sorte l’attrait pour le Romantisme, de Stéphane Mallarmé. Mais comme tous les déçus d’une cause, il exagérait. Le « lieu » est aussi ce monde ouvert sur une langue en perpétuelle recherche d’un temps, que nous aimons célébrer, pour « frères humains, qui après nous vivez, » ayant le cœur avec nous adouci. 7h36
Mercredi 10/02/2021
8h39 Jean-Claude Carrière qui vient de s’endormir pour le sommeil définitif, ne pourra plus, désormais, assouvir sa passion de lecture, que « les yeux fermés. » Je prose cette ligne, mélancoliquement, le livre dernier où il fait part de toutes ces expériences « Ateliers », sur mes genoux. La liste de ses rencontres et réalisation est infinie. Au cinéma et au théâtre. Cet été, stimulé par son livre, j’ai relu dans mon jardin La conférence des oiseaux,ce merveilleux poème d’un auteur de l’Inde du XII° siècle, que Carrière adapta pour son ami Peter Brook, mis en scène au Cloître des Carmes, en Avignon. Nous vîmes le spectacle tendrement avec mon épouse…et le cri des martinets, le 15 juillet 1979. 8h43
Jeudi 11/02/2021
8h37 Hésitant ce matin, je me rabats sur les deux textes écrits dans la nuit. Sur la page quadrillée, -mon cahier d’écolier-, une variation autour de la phrase de Roland Barthes « mon livre doit être considéré comme dit par un personnage de roman ». (R.B. par R.B.) Sur la page blanche des poésies, une mise en abyme de mes poèmes « postés » chaque jour sur le blog poésie mode d’emploi (depuis le 08/01/2006) . « Poèmes anthumes », comme il se doit. 8h45
Vendredi 12/02/2021
7h30 Cette nuit, pour reprendre le fil de mon agenda d’hier, j’ai calé. Mes braises n’ont pu embraser la page « vierge et vivace du bel aujourd’hui ». Le poème est resté dans sa « bouche d’ombre. » 7h35
Samedi 13/02/2021
9h15 -Ah ! bon, je croyais que « le dialogue des insectes » était une invention de ce bon Jean de la Fontaine.
-Tout le monde peut se tromper dit Miró, en dessinant des fourmis rouges avec des nervures de chèvrefeuille et des cigales à l’œuf qui dansent la rumba.
9h30
Dimanche 14/02/2021
5h00 Attention travaux. La matière des mots, des couleurs et des sons, sans cesse étirée, malaxée, mise en forme, manière de maintenir la petite flamme des arts, chercher ce qu’on ne peut trouver, mais « Sirène la mer haute, Contre tempête chante » (Philippe de Thann XII° siècle) 5h05
"Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman"R.B.
Je ne fais jamais de brouillon mais ce texte qui s’écrit sans foi ni loi ne viendra peut-être jamais au jour. S’il apparaît quelque part, en numérique immédiatement, ou plus tardivement, et de manière bien plus rare, sur la page d’un livre, ça voudra dire qu’à partir de ce texte qui n’est pas un brouillon, mais une ébauche, une esquisse et même parfois, « tel quel » le texte sorti du premier jet…ça signifiera que le texte a été revu, recopié, transféré des doigts sur le stylo aux doigts sur le clavier du traitement de texte.
Brouillon, bouillon de culture, comme le titre d’une célèbre émission de télé.
Brouillon pour bouillon, je préfère le Bouillon Racine.
C’est toute une histoire d’Art déco et d’os à moelle.
C’est toute une rue qui se termine avant la place du théâtre de l’Odéon,
par la Librairie-Galerie Racine qui édita mon livre Une minute d’Éternité.
Décidément depuis que les brouillons fétiches d’écrivains ont disparu…tout est permis !
Finalement Tout sera toujours à refaire De nos vies Présentes et qui seront passées de mode de monde de tentatives et d’essais.
Nous aurons été traversés Par ces bouffées de mots et de tendresses Bâtisseurs obstinés Se riant des penseurs et des prétentieux Qui croient un jour avoir bouclé leur Système et leur valise de certitudes.
Incertains jusqu’au boutAimant cet imprévuCet alphabet de sablequi ruine l’édificeque d’autres peut-être reconstruirontOu laisseront partirau vent léger de l’oubli éternel.
Mes poèmes sur la toile, « postés » dans l’immédiateté,
sont, pour le moins, « anthumes »,
selon la plaisanterie d’Alphonse Allais.
Sur « poésie mode d’emploi »,
de textes posthumes,
il n’y aura pas.
C’est dire la minceur de mes traces,
à la merci d’un simple clic,
qui, après mon dernier couac,
s’en iront comme fétus,
sur l’océan des sites
externalisés.
Mais au moins sur cet espace,
qui jour après jour annonce la couleur « poésie »,
aurai-je jusqu’au bout témoigné.
De quoi exactement ?
Bêtise serait de prétendre le savoir.
11/02/2021
TOILE SUR TOILETrois fragmentsglanés sur "poésiemode d'emploi"Un cri nu sur la toileL’oiseau sort d’une goutte de sangLa nuit tourne ses pages
*
Un petit feu d’ardoiseMaintenu mot à motLa craie de l’écolierLe stylo noir qui grinceLa source d’un autre âgeLe rossignol des piècesSur cette scène autreOù l’on tend la toileD’être et de n’être pas
*
Avant de souffler la bougieJe jouerai de l’harmoniumDans une toile de ChagallEt j’écrirai mon dernier poèmeLe visage entouré d’abeilles*