ANNE MA SŒUR ANNE

écrire pour ne pas mourir Anne Sylvestre
Anne ma sœur Anne

La voix très chère d’Anne Sylvestre s’est tue ce lundi 30 novembre 2020.

Je lis les confidences qu’elle avait faites au début de son dernier mois de « vivante », et encore bien vivante.

-L’époque est violente ?

-Très violente. (Elle véhicule) un fond de peur, (on se demande),

qu’est-ce qui va encore nous tomber dessus ?

Quant aux chansons, et leur « fabrication » :

-Je suis féroce avec moi et avec les mots. Je n’aime pas qu’on les maltraite,

il faut sauver les plus beaux. Je veux que mes chansons soient bien écrites.

J’ai ma fierté.

400 écrites, plus ou moins. Et pas une à mettre au panier.





Si je n’ai jamais eu l’opportunité de la voir et de l’entendre sur scène (son métier,

une fois ses chansons écrites et mises en musique), j’ai été un de ses premiers « fans ».

(mot destiné aux adorateurs des yéyés, évidemment absent de notre vocabulaire).

Premier électrophone acheté en 1964 (étudiant à Toulouse) et premier 33 tours

acheté d’Anne Sylvestre.

Chansons enregistrées en 1960 : Mon mari est parti, Tiens-toi droit !, Je n’suis pas si bête.

En 1962 : Les punaises, Quatre saisons, Éléonore, Valse-marine, Histoire ancienne.

En 1964 : J’ai le cœur à l’ombre, Jérémie, Les amours de l’été, S’ils filent tous dans la lune,

La payse.

Elle s’accompagnait à la guitare entourée de musicos de bonne fortune : Nicolas, le contrebassiste de Brassens, Rosso à la guitare, les orchestrations de François Rauber ou d’Alain Goraguer. Sans compter quelques ajouts de piccolo, hautbois et flûte.

Je relis les mots que lui avait écrit à la main Brassens, reproduits au dos du disque :

« Ce public de France a une tendance fâcheuse à bouder un peu les débuts de ceux qui le respectent

assez, pour se refuser à la moindre concession…et se faire aimer, malgré lui si j’ose dire,

en dérengeant ses habitudes. »

Nous, sa poignée de fervents, et ça dura depuis plus d’un demi-siècle, « déranger nos habitudes », ce fut toujours pain béni.

j’aime les gens qui doutent




SON LOURD ET PESANT SECRET

Son père collabo pendant la guerre, fut le bras droit de Doriot (avec un « t », svp),

ce maire communiste de Saint Denis, qui par dépit, (le camarade Staline

avait préféré Thorez à la tête du parti), tourna casaque, et s’engagea « en uniforme »,

à côté des légions du petit brun à la moustache en croix et à la mèche tombante.

À la Libération, elle assista, elle avait 13 ans, à son procès.

Il purgera dix ans de prison à Fresnes. Anne avait 20 ans, quand il en sortit.

Entre temps elle connut la mise en quarantaine, la honte et l’opprobre, sauf de la part

de la directrice de son école dominicaine, la sœur du grand résistant le Colonel Rémi,

qui elle-même avait été déportée.

C’est sa sœur, sous le nom de Marie Chaix, de sept ans sa cadette, qui raconta

sous forme romancée, cet épisode familial, croisant l’histoire, avec sa grande hache.

Titre du livre : « Les lauriers du lac de Constance ». (1974)

Même à cette époque, dit-elle, elle voulait garder le secret de cette part de son identité.

sur mon chemin de mots

SES PREMIER PAS AU CABARET DE LA COLOMBE

« Au cabaret de la Colombe Y’avait Ferrat Y’avait Béart…Y’avait ma sœur Anne Sylvestre Porteuse d’eau et de bonheur Dans ses chansons on voyait naître Des mots vivants comme des fleurs Comme des fleurs » (Paroles Sani Musique Jean Paul Roseau)

Commencements : «  À la Colombe » et ailleurs, partout où passaient les chanteurs et quelques chanteuses, ce sont 3 chansons d’une jeune interprète, (24 ans), qui avait composé textes et musique et s’accompagnait à la guitare. Du public ressortaient les sinistres cons, qui se moquaient, par exemple, de son grand nez.

Elle en a bavé notre sœur Anne, ravalant rage et larmes, mais, elle a tenu bon. Merci à Jacques Canetti, qui, aux Trois Baudets, le permit.

15 ans plus tard, Anne Sylvestre avait son lot déjà conséquent de chansons « poétiques et subtiles », peut-on lire, et qu’on appelle, à tort d’après moi, « chansons à textes ». Les moqueries des imbéciles, c’était fini, elle le chantait, espiègle et rieuse, à sa manière : Me v’là ! Me v’là ! Ils voulaient mon âme et ma peau, Ils n’ont pas eu mon âme les salauds ! ». (version scène, parfois). Sur le papier c’est plus « léché » : Pour avoir mon âme Et ma peau Fallait messieurs-dames Se lever tôt Oui j’ai la peau dure Je vais mon allure Parfois je me hâte Mais jamais à quatre pattes » Et oui « Tiens-toi droit Si tu t’arrondis tu auras l’air d’une arche Tiens-toi droit tu aurais l’air de quoi ! ».





2018 Tu as 84 ans, tu ne sais pas qu’il te reste 2 ans encore, pour exister. Tu te confies à Annick Cojean, dans son admirable série d’entretiens : Je ne serais pas arrivée là si…

Tu as « au compteur » plus de 400 chansons (« et aucune à jeter », ça c’est moi qui l’écrit). Je les ai toutes écoutées et toutes lues sur le papier, puis maintenant que tu n’es plus là, commence la réécoute dans cette période étrange, et (faut-il l’écrire) favorable, que celle qui suit immédiatement la disparition d’un.e poète admirable.

Je recopie ta réponse à la fameuse question sur « les thèmes de tes chansons » :

« La vie, les gens, l’amour, la maternité si essentielle pour moi, les tempêtes du cœur, la déshumanisation de la société, un mari parti à la guerre en Algérie, l’histoire d’amour tragique de Gabrielle Russier, les enfants qui nous pompent l’énergie, le désastre de l’Amoco-Cadiz, la beauté des cathédrales… J’ai beaucoup parlé de la situation des femmes parce que je connaissais bien le sujet. Et il y avait une sorte de désert puisque les paroliers étaient quasiment tous des hommes. J’ai eu l’instinct de combler le manque. Et puis cela me rendait furieuse de voir des vieux birbes parler par exemple du ventre des femmes ! C’est ainsi que j’ai écrit la chanson Non, tu n’as pas de nom sur le libre choix d’avorter ou pas. »

À la fin tu cites quelques noms de jeunes, ou moins jeunes, pousses qui écrivent des chansons de belle teneur. Sans compter le « maquis de gens », que personne ne connaît. J’en suis, mais ça m’indiffère, du moment qu’une poignée d’amateurs fervents m’accompagnent dans « le doux partage des eaux ».

« L’ultime partage des eaux Arrivera pianissimo Nous n’aurons pas le dernier mot Qu’importe Avant de faire le grand saut Boirons à même le goulot La gorgée que le chemineau Emporte Partage des eaux Partage des eaux »

j’ai plus d’chansons dans ma besace
jj dorio acompagnement phil. bruguière
une chanson que j'aurais aimé qu'Anne Syveste écoutât

"La femme du vent La douce amère
Une sorcière comme les autres
Écrire pour ne pas mourir
Habillez-moi avec les mots
d'Anne Sylvestre Porteuse d'eau"


Sur les ondes
2 entretiens exceptionnels (5 fois demi-heure)
https://www.franceculture.fr/emissions/a-voix-nue/hommage-a-anne-sylvestre-15-une-enfance-heureuse-marquee-par-la-guerre
à voix nue entretien avec Hélène Hazéra (30 décembre-3 janvier 2002) à 68 ans

les grands entretiens sur france musique avec Jean-Baptiste Urbain
https://www.francemusique.fr/emissions/les-grands-entretiens/anne-sylvestre-1-5-je-suis-tentee-maintenant-de-parler-quelquefois-un-petit-peu-67562
décembre 2018 (84 ans)


FOLLE SAGESSE D’UN CURIEUX CONFINÉ DANS SA LIBRAIRIE*





*(au sens de Montaigne

c’est-à-dire sa bibliothèque)





furtivement je circule

dans mes objets accumulés

sous forme de livres – parcelles,

lopins, modèles réduits

de la prose du monde

et de l’enchantement, qui réfléchit,

dans des modes de rêveries inouïes,

sa poésie.





c’est la curiosité qui me guide,

son espace anachronique,

ses « côtés de Guermantes »,

avec « ses sept ou huit figures différentes »

et « cette tour de Babel

 en deux cents volumes »

qui ont la capacité

« de rendre fou un sage.





Et ajoute Gérard de Nerval,

confiné dans la clinique

du docteur Blanche,

« de rendre sage un fou ! »





jean jacques dorio

01/12/2020


	

L’ARIZE





La rivière de mon village

N’est dans aucune anthologie

Ni Nil

Garonne

Ni Don

Neckar

Tamise

Meuse

Ni Seine

Amazone

Mais c’est ma rivière

Où j’ai appris à nager

Pêcher Rêver

Où j’ai été sa forme changeante

Et ses couleurs





Elle sort cette nuit de mon lit

Et fait ses ricochets

Arize Arize Arize

De rive à rive

De berge à berge

Comme une gravure

Qui mord et creuse

Ce poème électrique

À contre-courant





Ni Nil

Ni Don

Mais de toutes les rivières du monde

Mon bel affluent





Un dictionnaire à part moi
texte en cours

l’Arize

ENCORE UN PETIT POÈME





Encore un petit poème

Encore un de démodé

à peine commencé

Sur le papier

qui attend patiemment

l’avalanche de signes

d’un Zazou de passage

(d’une Zazie de rêve)





Encore un mon grand

Toi qui t’amuses à dérimer

à dériver vers des

contrées inconnues

Là tout n’est qu’ordre et beauté

écrivait pour donner le change

le pauvre poète

moissonnant ses fleurs du mal





Ici la haine en ligne de réseaux asociaux

est en train de remplacer

les beaux vers d’un sonnet





Mais tu l’ignores

souverainement

Mais tu poursuis

maille après maille

l’œuvre au noir

à « partir »

dans une seule langue





Celle d’un poème

dont le temps est compté

à peine commencé

mais déjà

« quelque part dans l’inachevé »