CHURUATA









Cette nuit, la dernière de juin 2020, j’ai lu, après un premier somme, un passage d’Ateliers, écrit par Jean-Claude Carrière. Il raconte comment il passa une nuit dans l’habitation commune d’un groupe d’indiens Yanomami. C’était en 1989.

J’ai fait une expérience similaire, 20 ans auparavant, hébergé dans une communauté d’indiens Panarés, proches d’un affluent de l’Orénoque, le fleuve qui selon Colomb, prenait sa source au Paradis. C’était d’abord un honneur et une preuve de confiance d’être accepté comme étranger, à partager leur nuit. Ils m’avaient attribué une place, où j’avais posé mon hamac, au fond de la churuata, case collective, dressée comme une cathédrale de palmes.

Alors, quand tout le monde eut trouvé sa place, les couples avec les enfants, les vieux et les vieilles, et les plus jeunes, une voix s’est élevée. Une voix qui, même si je ne comprenais pas ce qu’elle disait, racontait à l’évidence une longue histoire, peuplée d’animaux, d’arbres, d’ancêtres, de récits comiques et tragiques, que l’ensemble de la communauté reprenait souvent, interrompait, prolongeant par des bruits, des souffles, des rires, des  éclats de voix stupéfiants.

UN dictionnaire à part moi
texte en cours

LA CERISAIE





pour Jean-Claude Carrière, dont le dernier livre "Ateliers"
a inspiré ces quelques lignes, qu'il ne pourra plus lire,
désormais, hélas, que "les yeux fermés".





C’est comme une brèche, dans le soir d’été, qui naît peu à peu.

Au fur et à mesure, l’ombre s’étend sur le carré de pelouse et les arbres du jardin.

C’est comme une hache qui commence à abattre les arbres de la Cerisaie.

Mais ici la pièce se déroule dans un livre.

Je relis plusieurs fois cette scène poignante entre Lopakhine, le nouveau propriétaire,

et Varia, la gouvernante de la famille en partance, dont peut-être, il pourrait demander la main.

Deux petites pages de phrases, sans grand relief, ponctuées de silences.

Tchekhov a-t-il hésité, imaginé un autre dénouement ?

Après leurs brefs échanges, on appelle Lopakhine qui sort.

Varia assise par terre, la tête posée sur un ballot de vêtements préparés pour le départ,

sanglote sans bruit.

J’entends la voix de miel de Marcel Maréchal,  qui jouait Lopakhine à la Criée de Marseille, en 1993.

Il vient de quitter définitivement la scène de la vie.  Sans retour. Et sans un dernier salut à la salle.

Il me revient, ce soir, de cette écriture qui finit à présent dans le clair-obscur, d’imaginer que cet acteur, exceptionnel en son temps, et que le public oublia, vit toujours.

  • Adieu, maison ! Adieu, vieille vie !
  • Bonjour, vie nouvelle !…

09/07/2020

VARIATIONS SANS THÈME





Mon poème s’est perdu

Qui le retrouvera ?

Poème d’un pendu

Jouant à la roulette

Avec Nerval, Villon.





Mon poème s’est pendu

Qui le ramènera

À la vie, à son souffle,

À son mode d’emploi ?





Je ne sais, ne sais pas.

Mais j’essaie, je persiste :

coups de dés, aléas,

ou jeu de l’harmonie,

Ars combinatoria.





Variations sans thème

Si ce n’est le très vieux

De l’inspiration.





(faites la diérèse s’il vous plaît)

MATIÈRE POÉTIQUE





à Jean-Marie Corbusier

La matière poétique est inépuisable.

Dans les livres, hors les livres, dans nos corps, nos désirs de dire ce qui n’a pas encore été dit.

Tireli, Tire-là, Tire ta langue ma plume, ma pluplum tralala.

Je traverse l’espace de cette page, sur le chemin d’un écolier buissonnier qui s’imagine cueillant des fruits d’or, monter à l’arbre des métaphores, souffler sur les noms latins des plantes, marchant pieds nus dans les nues d’un poème mal fichu.

                Malade de faire ses lignes de second degré, à ne montrer dans aucune école de créativité, sous aucun pré-texte.

                Sauf celui de prétendre que la matière poétique est ce vieil océan que nulle écume des jours n’abolit.

(Une encyclopédie arborescente tâtonnante)
texte en cours

 

SANS LA SURCHARGE D’AUCUN SAVOIR

agenda du 01 au 07/02/2021
visage éphémère (mercredi 03/02/2021)




Lundi 01/02/2021

7h57       Écrire ici simplement. (dès que l’on ouvre l’œil du matin). Ce que sont incapables de faire « les intellectuels », écrit Marcel. Oui, j’ai relevé la phrase chez Proust. (sans commentaire). Mais ailleurs, sur d’autres terrains de jeux d’écritures, j’ai tout loisir de me perdre dans des phrases sans fin, que je parviens parfois à remettre sur pied, ou que je laisse tomber. Mais ici, sur l’agenda, oui, écrire…simplement.     

 8h07

Mardi 02/02/2021

5h25      Couché comme les poules (pas les « cocottes »), les images de la télé ne me disant rien, j’ai repris le roman de chevet (Anna K.), « posté » le poème du jour après un premier somme, à minuit : « Une fois n’est pas coutume », écrit le nouveau dans la foulée « Sans la surcharge d’aucun savoir » (c’est du Bachelard), et me voilà prêt à 5h30 à me glisser dans la nouvelle journée.

Mercredi 03/02/2021

7h48

     Lieu de savoir des rêveries. J’arpente chaque après-midi la petite plage de Fos sur Mer (il y a une grande, mais adossée au complexe industriel). Je m’arrête une ou deux fois pour tracer sur le sable des visages éphémères que je photographie. Puis c’est le molle du port à voiles, ses roches blanches qui servent d’observatoire pour découvrir un horizon de tankers, d’usines et au nord-ouest le point de fuite vers Port saint Louis et la Camargue. Hier, à 16h j’étais seul, le temps était presque printanier, la mer laiteuse me berçait, oublieuse des misères du monde en temps de claustration subie.

7h58

Jeudi 04/02/2021

8h04

J’épluche de vieux carnets, des blessures de « maux » sur leurs pages. C’était une sale année, avec sa terrible partition cancérienne. Écrire, malgré tout, était une manière de donner le change. Chants rêveurs, en clair-obscur. Mais à la fin, c’est l’obscur qui a gagné.

8h12

Vendredi 05/02/2021

7h53

«Je vais mon train », chanson de colo. J’en ai fait deux, comme petit colon (à Tarnos dans les Landes sur l’Océan),  deux comme « mono ». Une à Souillac (Lot), l’autre à Campan (au pied du Tourmalet). Épisode impossible à vivre aujourd’hui, une après-midi de chaleur orageuse, on avait fait entre deux équipes, une bataille digne de « La guerre des boutons ». Les gosses, uniquement des garçons d’une dizaine d’années, tout nus, avaient « bataillé » dans un petit torrent. Puis, dûment rhabillés, étaient revenus, en chantant « Je vais mon train Et sans me mettre en peine Je vais Je vais mon train ».

7h59

Samedi 06/02/2021

6h16

« Thumon aie, mater nux » (Eschyle Les Euménides) J’aurais aimé avoir accès à des classes où l’on apprend le grec et le latin. Mais, à défaut, je recopie et j’ai tout loisir de rêver sur les étymologies. « Inspire-moi du souffle, Ô Mère Nuit ! »

6h19

Dimanche 07/02/2021

8h02

Petit poème deviendra grand Si une lectrice lui prête vie « Si par une nuit d’hiver, un voyageur… » (Italo Calvino) Si, si, si, si…

Mais aujourd’hui les mots du poème ou de la fiction, ont quartier libre. Ils iront où ils voudront sur leur barque légère, ou s’envoleront d’un dictionnaire inédit : le dictionnaire des mots fragiles et des catharsis.

8h04