MARELLE





Marelle il suffit d’un mot

Pour ébranler le sens d’un monde

À tue-tête et à cloche-pied

Terre ciel enfer paradis

Et c’est pour de rire pardi !

Grenouille « Si la pluie te mouille »*

Rainette sur un nénuphar

À Giverny c’est nymphéa

Nymphes hermosas y feas

Une fée verte en style nouille

Mais dans le gosier de Verlaine

Ça fait violon des sanglots longs

Le mal au cœur le vague à l’âme

Vague divague sur la page

Coup de billard du vieux pillard

Des lavandières littéraires

De la lavande qui embaume

Le fouillis des mots d’un poème

Qui sous prétexte de marelle

Pour ébranler le sens du monde

S’est perdu dans le labyrinthe

Dont nul ne sort vivant ni mort





*Si la pluie te mouille mon amour nouveau (Anne Sylvestre)

CÉLÉBRER AUJOURD’HUI LA BEAUTÉ DU MONDE





CÉLÉBRER AUJOURD’HUI LA BEAUTÉ DU MONDE : on croit rêver.

Rêver, imaginer, s’émouvoir de tant d’obstination

pour ne pas rompre le lien avec Nature et la poésie qui la célèbre

avec les mots et merveilles des faiseurs de vers.





Faiseur paraît un peu falsificateur.

Mais non pourtant, le mot porte l’étymologie du poète fabricateur : el hacedor,

que Borges mit en honneur et en doute :





« J’ai commis cette écriture à un homme quelconque ;

elle ne sera jamais ce que je veux dire,

elle ne laissera pas d’en être le reflet. »





Beauté ? Vibrante et percée de souffrances de « notre humaine condition » :

« Le linceul d’un pleur où s’ouvre une rose » Joë Bousquet





La prose certaines fois y accède.

Jusque dans le nom de plume inventé :

Yourcenar anagramme de Crayencour (son père),

qui aimait la belle lettre Y : « un arbre aux bras ouverts ».





Ou cette écrivaine majeure qui choisit le plus simple des prénoms, Colette.

« J’ai craint les vrilles de la vigne et j’ai jeté tout haut une plainte qui m’a révélé ma voix ».





Mais la poésie, en une métaphore commune et unique, dit mieux :





Écrire écoute le soir

les ondes vibratoires

de l’espace voyageur

sur les cordes secrètes

Le couchant brûle encore

son chant d’adieu

Un trait noir lézarde

l’éclair de beauté





Jacqueline Saint-Jean (Sauver l’hiver)

Encres Vives 2020


	

L’OCTOSYLLABE ÇA REPOSE





L’octosyllabe ça repose

-ici j’ai marqué une pause-

S’arrêter avant de lancer

la machine d’un fier poème

C’est humain mais c’est pas malin





Bon maintenant j’y suis je pense

Je passe sur le pont de Cé

-où c’est Cé ? c’est où vous voudrez-

Un livre ancien dans ma besace

Vie ordinaire de Perros

En vers de huit pieds s’il vous plaît





L’octosyllabe ça repose

Mais faut pas trop lui demander

Ainsi j’ai souvent remarqué

-pensée plus ou moins tourmentée-

Que poésies qui vont le monde

S’égarent souvent dans sa prose

Combien de femmes dans une rose

Et combien d’hommes dans un homme ?*





*Georges Perros Une vie d’homme

LE PLUS BEAU LIEU DU MONDE





Le plus beau lieu du monde

est là dans mon poème,

dans cette forme ronde,

manège de soi-même,

dont le cogito vagabonde

de ligne en ligne

de vers en vers,

dans ce que j’imagine

chez Nerval ou Prévert.





Je suis le desdichado,

Je suis comme je suis,

Je suis ce que je pense,

Ce nom qui me transcende,

Dans tous les lieux où je fus,

l’espace et le temps d’un poème,





Je suis cette personne autre,

Cet étrange étranger,

 Habitant cette langue « fraîchissante et rose »*,

Du plus beau lieu du monde.





*Marcel Proust

le plus beau lieu du monde est là dans mon poème

	

MAIS QU’EST-CE DONC QU’UN POÈME ?





Mais qu’est-ce donc qu’un poème ?

Une forme qui va, rit,

pleure, sur l’allégorie

de la désagrégation

qui ronge toute pensée.





Un rituel où j’arrache,

vers après vers, le chiendent

d’un monde instable, hostile.





Un poème s’en dégage

Où la vie trouve un passage.

Son livre joue d’écritures

Qui mêlent la tradition

-ce pur don de soi aux mots

forgés par les grands poètes-

À l’invention d’un présent,

heureux, dans l’inachevé.





V.XI.MMXX





une voix et l’invention d’un présent heureux…dans l’inachevé