PASSER COMME NOS PEINES





le fleuve est pareil à ma peine

il s’écoule et ne tarit pas

Guillaume Apollinaire





Passer comme le fleuve

Qui est de temps et d’eau





Passer comme les visages

Des vivants et des songes





Passer comme la barque

Du berceau du cercueil





Passer comme ces vers

Qui filent l’anaphore





Passer comme les humains

Qui en nos temps de détresse

Continuent d’échanger

Leurs métaphores vives






	

ÇA A TOUJOURS KÈKCHOSE D’EXTRÈME UN POÈME





UN PEU DE BLEU SUR UNE FEUILLE BLEUE

1

Ce moutard était là avec un air idiot à jouer…devinez ? du bilboquet ! Ah ! il avait enfilé dix-neuf fois la boule ! et il continuait en comptant : vingt, vingt-cinq, trente…ça ramassait le monde…

Charles Cros





Maintenant aussi il faut bien se persuader de l’inutilité de cet exercice : un peu de bleu sur une feuille bleue

C’est comme le monologue du bilboquet paru en 1877 dans la Renaissance littéraire et artistique

Un texte à pleurer de rire

Mais totalement inutile

Sauf qu’en le lisant à plusieurs

Un verre de vin à la main

On reste sur le cul

Comme écrivait crûment un autre animal littéraire

à propos d’un autre jeu littéraire plus métaphorique et mélancolique

Ma jeunesse est partie

Ma jeunesse est finie

Ce qu’il y a de bon avec les exercices d’inutilité faits avec un peu de bleu sur une feuille bleue

c’est qu’il est inutile de chercher une conclusion

la chute vient d’elle-même

et la boule d’ivoire n’a toujours pas rencontrée

le mince bâtonnet





2

Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes.

Marcel Proust





Quand votre prose n’a pas droit au chapitre,

premier chapitre ou dernier chapitre

c’est du pareil au même.

Et cependant il vous arrive d’écrire : résumé des chapitres précédents

C’est toujours autant de temps perdu mais au moins vous aurez eu un bref instant l’illusion d’avoir participé en l’écrivant la tête sur l’oreiller à sa recherche

Et d’ailleurs maintenant que vous avez projeté ce peu de bleu sur une feuille bleue

vous pouvez vous rendormir et rêver de votre mère

qui vient s’assurer autour de minuit que même couché comme chaque soir de bonne heure

vous lui avez laissé bien en vu sous la flamme de la bougie

ce petit mot

écrit avec ferveur

je m’endors





3

Je vous supplie pour signal de mon affection envers vous,

vouloir être successeur de ma Bibliothèque et de mes livres que je vous donne…

(La Boétie mourant à son ami Montaigne)





Le monde ivre nous délivre des livres

J’ai recopié jadis la formule dans un abécédaire

quelque peu délirant

à l’encre bleue de chine

sur un papier bleu d’Iran

Il y avait dans ce livre ivre de livres

de nombreux errata

Ça ne pouvait rater de la part d’un jeune homme

ou d’une jeune fille

enivré.e.s

de lettres retorses

Par exemple il fallait lire la première ligne

du texte présent ainsi :

le monde souffle et souffre

C’est d’une autre inspiration j’en conviens

et même d’une portée nouvelle

Mais l’on pourrait imaginer un long article pour montrer

que l’un dans l’autre

le monde nous délivre

des livres qui s’essoufflent





4

mais d’autres fois on pleure on rit en écrivant la poésie

ça a toujours kékchose d’extrème un poème

Raymond Queneau









Encore un feuillet bleu où la plume bleue va faire son trou de verdure

où chantent les réminiscences de vers

qui nous faisaient pleurer ou prendre le fou rire

C’était dans une école de campagne

où dès l’aube nous allions

le cœur tendre souriant

et la tête pleine de pensers nouveaux

Plume bleue plume bleue qui cancane qui cancane

Modestement et tortillant

Comme la cane de Jeanne

Morte ce matin

Malencontreusement écrasée par

Le petit cheval dans le mauvais temps

C’était l’époque de nos Genèses

Un dieu plutôt mécréant

Avait écrit sur le mur de la maison d’école :

Ça a toujours kèkchose d’extrème

Un poème

MA POÉSIE N’EST PAS À VENDRE




Ma poésie n’est pas à vendre
La preuve ici elle est donnée
Un courant d’air entre deux portes
Fenêtres ouvertes sources cachées
 
Ma poésie n’est pas à moi
Moi et son culte effréné
Des soi-disant poètes cloîtrés
Qui se hérissent à votre approche
 
Ma poésie Secret des Marges
Petit métier À sauts et gambades
Formes et forces de l’esprit
Qui du poème fait magie
 
Un présent une énergie
Qui est dans la chose donnée
Elle oblige le lecteur
À ne pas la garder pour lui
 
C’est le secret du don
Il n’est jamais gratuit
 
 
italiques titres recueils JJD
 

UN PEU DE BLEU SUR UNE FEUILLE BLEUE





1

Ce moutard était là avec un air idiot à jouer…devinez ? du bilboquet ! Ah ! il avait enfilé dix-neuf fois la boule ! et il continuait en comptant : vingt, vingt-cinq, trente…ça ramassait le monde…

Charles Cros

Maintenant aussi il faut bien se persuader de l’inutilité de cet exercice : un peu de bleu sur une feuille bleue

C’est comme le monologue du bilboquet paru en 1877 dans la Renaissance littéraire et artistique

Un texte à pleurer de rire

Mais totalement inutile

Sauf qu’en le lisant à plusieurs

Un verre de vin à la main

On reste sur le cul

Comme écrivait crûment un autre animal littéraire

à propos d’un autre jeu littéraire plus métaphorique et mélancolique

Ma jeunesse est partie

Ma jeunesse est finie

Ce qu’il y a de bon avec les exercices d’inutilité faits avec un peu de bleu sur une feuille bleue

c’est qu’il est inutile de chercher une conclusion

la chute vient d’elle-même

et la boule d’ivoire n’a toujours pas rencontrée

le mince bâtonnet


	

POUR CALMER LA DOULEUR





Pour calmer la douleur faites des fantaisies

Coupez vos livres en deux comme ce vers à l’hé

mistiche Amusez comme le psy Lacan

la galerie Nyania Pour dire et suggérer

Tirer les vers du nez nyania beaucoup à faire

On songe à Cyrano ou aux âmes bien nées





Pour calmer la douleur la tenir plus tranquille

La forêt du langage la cacher par un arbre

Nyania le baobab et le baba au rhum

Nyania le pin d’Alep et celui de Cézanne

Le chêne le roseau le bambou mal pensant

Le hêtre le néant et le baron perché

sur la littérature d’Italo Calvino





Pour calmer la douleur se plaindre est inutile

https://www.youtube.com/watch?v=5-IxkvaXlzE

Max Richter (Return)


J’écrirai le mot fin comme arrivé au port
Cette fin n’est autre qu’un recommencement
Raymond Queneau (1903-1976)