
en provenance du marché de Huanan
sur papier utilisé
pour envelopper les chauves souris
30x20cm
Jean Jacques Dorio Un poème inédit par jour

IL EST INTERDIT D’INTERDIRE
Fougère de mai Fou j’erre
Dans les signes d’une nuit
Toujours amoureuse du Grand Mai
La marquise de la Révolution
N’est toujours pas sortie
A las cinco de la tarde
Elle a négligé l’invitation
De l’architecte du cimetière marin
« La Honte est un grand sujet »
signé P.V.
Pavés Pas vrai ?
Pour la première fois de leur histoire
Les plages sont interdites
À nos pas à nos pieds
Alexandrins ou décasyllabiques
Sous peine de pévés
Idem pour les bois et les prés
Où il est interdit de promener
Dans la verte campagne
où je suis né
Mais tout n’est pas perdu
Dit en off Godard
le plus zinzin des Suisses prochinois
qui ne croit pas au Corona
Il y a toujours moyen
D’inventer une autre police
Que la covid 19
Une police collective
D’individus errants
Libérés du Cogito
Et toujours en mouvement
Il y a des poètes partout
Dans les fougères et les vignes
Des marges et des clandestins
Clandestino clandestino

C’est quoi ça ?
C’est de l’informe
Que le poète mesuré
N’aime pas
C’est quoi ci ?
La scie des paroles
Qui mord l’arbre
de ta vie
C’est qui lui ?
C’est Sisyphe
Le malheureux
Qui s’imagine
heureux
C’est qui elle ?
Ma tour abolie
Ma seule étoile
morte
Qui me perpétue
06/05/2020

PLUME
Cette nuit j’ai repris un stylo à plume que je n’ai pas utilisé depuis des lustres. Mais ça marche pas. Il va aller rejoindre les objets inutiles. Mon plaisir désormais est d’écrire avec des feutres pointes fines.
ANACHRONIQUE
Je tiens cette chronique, où je m’efforce, de réécrire certains moments de ma vie, (mais pas que), sur la page quadrillée d’un cahier d’écolier « Héraclès », avec, seule innovation depuis ma lointaine enfance, le remplacement de la plume sergent-major, par un stylo feutre pointe fine. En écrivant ceci t’as l’air fin !, me souffle mon génie plus que moqueur.
LECTEUR CONTRARIÉ
Le corps de la victime, lit-il, a été découvert à 1h44 du matin. Aussitôt il compare avec les chiffres rouges affichés sur son réveil : 2h12. Il le note, comme on peut lire ci-dessus.
Quand il revient à sa lecture, l’inspecteur qui reprend l’enquête, – son collègue qui en avait la charge a déclaré forfait victime de burn out -, sort un carnet de sa poche et dresse la liste des personnes qu’il souhaite interroger. Le lecteur contrarié vérifie que son nom ne figure pas dans la liste des suspects. Puis, rassuré, se rendort.
LIRÉCRIRE
Les pieds sur le bureau, le livre que je lis, ou le cahier sur lequel j’écris posé sur mes cuisses, les yeux quand ils se lèvent regardent le paysage qui passe par la fenêtre, un bois de pin à l’horizon, avec nuages ou ciel d’azur, et des oiseaux goélands à l’instant qui planent. Et quoi encor ? Des pensées qui vont et viennent, disparaissant la plupart du temps, mais se posent parfois si main les écrit.
LECTEURS LECTRICES
Improbables (Gérard Genette), hypocrites (Baudelaire), apocryphes (Ecco), labyrinthiques (Borges), d’outre- tombe (Chateaubriand), suffisants = capables (Montaigne), lecteurs d’eux ou d’elles-mêmes (selon Ricœur), etc…
Pour « le vrai lecteur », je m’en remets au poète des carnets de Veilhes, avec qui j’entretins une belle correspondance: « Je me suis habitué à considérer tout poème venant d’être écrit comme un fruit naissant, une promesse, un apparaître verbal d’un instant plus ou moins privilégié, une ébauche à parfaire, un voyage à continuer. Ainsi n’y vois-je jamais une version définitive, une œuvre achevée, notions qui n’ont plus de sens pour moi. J’incline même à souhaiter le vrai lecteur qui écrirait un autre poème à partir du mien. »
LECTEURS
Sans lecteurs ou/et lectrices qui, me lisant,
« y poussent un peu leur vie »,
il me manque leur manière de prolonger mes poèmes,
dont chaque commencement n’en finit pas…
Mais chercher des lecteurs au grand jour
N’est pas de mon ressort.
La langue de mes pièces est couverte de nuit.
C’est ainsi que moi-même, je lis et me perds,
dans les poèmes des autres que je lis en aveugle.

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