LE TRAVERSEUR DES VOIES PÉRILLEUSES





Sous l’histoire la mémoire et l’oubli

Sous la mémoire et l’oubli

la vie

Mais écrire sa vie est une autre histoire

Inachèvement

Paul Ricœur

(avec ma mise en espace

et une modification)





J’écris avec des mots

des images un stylo





J’écris à l’aveuglette

sans réfléchir sans infléchir

le projet de remplir

mes papiers d’identité





J’écris avec les données éparpillées

d’une vie de mémoires pillées

-la mienne et celle des gens de rencontre

croisés dans les livres,

les films, les musiques, les tableaux –

et en réalité





J’écris avec mes proches

mes deux filles qui me tiennent éveillé





J’écris avec celle qui s’est dérobée

mais qui demeure

mon art premier





J’écris avec ma femme

que j’appelais pour plaisanter

mon épouse préférée

avec sa joie de vivre

nos lettres d’amoureux





J’écris avec ses maux derniers

atroces cruels injustifiés





J’écris avec son absence

hors du temps

dans le lit solitaire

 des mille et une nuits





J’écris avec des cris

et des outils

que j’essaie au mieux de maîtriser

pour comprendre cette histoire

au présent d’une vie

que « nul fil d’or

ne relie »*





*Jean Vilar

Chronique romanesque

(un livre qu’il avait « sur le métier »

quand une crise au cœur

l’a terrassé)





nb le titre fait référence

à la formule du poète Jean Bouchet (1476-1557)

qui se désignait comme

« LE TRAVERSEUR DES VOIES PÉRILLEUSES »


	

CE CORONA QUI N’EN FINIT PAS





Depuis quatre jours je ne peux plus lire,
je ne peux plus lire sans ressentir 
une couronne à la tête.
Henri Michaux
Face à ce qui se dérobe




L’Italie est en quarantaine

C’est l’corona qui n’en finit pas

Plus de pape à la fenêtre

Plus d’hosties pour les mammas

L’Italie est en quarantaine





En France les gardiens de musée

Ont mis un masque à la Joconde

Plus de bisous ni de baisemains

Le funeste virus met à mal

Les Gaulois et les Cartésiens





Il faudrait faire le tour du monde

Suivre l’ombre envahissante de la maladie
Puis revenir en Chine

Où naquit l’épidémie





Mais tous ces maux verbaux

M’enrhument

Et je laisse au docte Salomon

La suite


	

JE VOIS DES MOTS

Je vois des mots

La nuit sans plume

et sans papier

Puis je les perds

C’est la loi quand on dort





Je vois des morts

leur corps sans lèvres

et sans aurores

J’entends leurs voix

C’est la loi quand on rêve





Je vois des fleurs

Des roses et des immortelles

Belles très belles

Mon cœur soupire

Ce ne sont que fleurs de rhétorique









figure de sable
Fos sur Mer
11/03/2020


SYMPHONIES INACHEVÉES





Symphonies inachevées

Traces spirituelles





Je lis je veille

Je mets le feu

Aux milliers de poèmes

Qui me tombent sous les yeux





C’est vous l’aurez compris

Prétexte à métaphore

Et même un peu plus

Si j’en crois la pratique

Des indiens d’Amérique

Que je vis mélanger

Les cendres de leur mort

Avec du miel de couleur noire





Un rituel pour dire adieu

à leurs mémoires

(Personne n’est obligé de me croire)





Symphonies spirituelles

Traces inachevées





La nuit fait feu

Sur mon langage

Le chaman agite

Son hochet

PSYCHANAZOUILLIS





Jamais je n’eus l’envie

de me coucher sur un divan

pour raconter ma vie





C’était pourtant plutôt mode

« à mon époque »

comme l’on dit





Se coucher zyeux au plafond

avec un type derrière soi

qui ne dit mot

mais qui consent

à prendre un gros billet

après la séanc’ ?

Non merci





Moi raconter ma vie

c’était rien de pesant

                                                                 mais j’aimais dialoguer

et j’aimais mes parents





Et puis tout le jargon

« condensations transferts »

toutes ces associations

qu’aiment les psychanazouillis

je les réservais à mes poésies





Un demi-siècle après

qui l’eût cru ?

J’ai conservé cette manie





Je parle au papier comme au premier venu*

Et ce sont mille voix

Qui me répondent la nuit





*Michel de Montaigne