L’ANCIEN JEU DES VERS

Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers

                          Apollinaire





J’oublie le jeu subtil des vers

Les saisons de l’amour et leurs flammes

Les yeux clos de l’hydre univers

Le paysage fleuri de l’âme





J’oublie les êtres que l’on crée

Simplement avec une plume

Ou sur l’ardoise d’un doigt de craie

Enfant des barres et clairs de lune





J’oublie ma petite science

Lignes réglées sur le papier

Panier d’osier qui se balance

Au gré des fruits du citronnier





J’oublie ainsi ici ailleurs

Dans le jardin décapité

Où tu ne viens plus me tendre

Tes lèvres matinales





Toi que je ne veux oublier

TOI MON AUTRE MOI

TOI MON AUTRE MOI

Le Poète doit, selon un fragment retrouvé sur une tablette de l’Antiquité, conduire son lecteur de la fumée au feu.

*

JE NE SAIS QUE TE DIRE. L’aube affaiblie* avance sa plume, tu n’es plus là, mon autre moi, pour qui j’aimais à vivre.**

Il y aura quatre ans, jour pour jour, que celle qui s’appelait Josiane Dorio, s’éteignait.

Moi, je te cherche toujours. Je te lis dans Montaigne, Apollinaire et d’autres chers et chères amies disparues, mais ce n’est pas eux et ce n’est pas elles, mais moi seul qui suis l’archéologue obstiné de tes vies.

Car, comme nous tous, si l’on veut bien y être attentifs, nous avons, au cours de notre unique voyage, plusieurs vies, nous portons, sur la scène du monde, plusieurs masques, nous sommes, chemin faisant, plusieurs personnes qui recouvrent, saison après saison, notre enveloppe humaine.

Et ce que je te dis là, ce matin, dans la petite lueur de l’aube naissante, j’espère que d’autres que moi, pourront l’écrire un jour, à leur manière, selon la forme de leur récit et l’attention portée, non à la fumée de leurs vies, mais au feu qui les anime et les renouvelle.

*Paul Verlaine ( 30 mars 1844-8 janvier 1896)

** Philippe Desportes (1546-1606)

 Josiane Dorio (10 avril 1952-25 mai 2014)

*

 New York Astoria 35 th street 25 mai 2018